Читать онлайн "Deuil express" автора Дар Фредерик - RuLit - Страница 1

 
 
     


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San-Antonio

Deuil express

À Gustave et à Henri Lapierre, Jean Clère,

J.-J. Lerrand, René Fonteret et Xavier Salomon,

qui en ont bien lu d’autres !

et qui passent aussi leur vie

à mettre du noir sur du blanc.

Affectueusement.

S.-A.

Première partie

CHAPITRE PREMIER

Ça biche, pêcheur ?

Ce qu’il y a de chouette avec mon oncle Gustave c’est que, lorsqu’on va à la pêche avec lui, si l’on n’est pas sûr de rapporter du poiscaille, on est au moins certain de ramener une bonne cuite.

Pour ça, un peu organisé qu’il est, Tatave. Un jour, il a oublié sa canne à pêche, mais il avait la « gourde » de rouquin en bandoulière. Quand il est rentré, le soir, il était plus content que s’il avait sorti un brochet de trente livres ; la biture qu’il trimballait n’aurait pas tenu dans sa musette, moi je vous le dis !

On est comme ça, à Lyon.

Quand ça mord pas, on plante sa « gaule » entre deux pierres et on va jouer aux boules. Or, jouer aux boules donne soif… Tout est là… Pour « casser » le beaujolais, on mange du saucisson, mais le saucisson donne soif. Lorsque vous revenez à la berge, votre bouchon est tellement enfoncé que vous croyez avoir harponné un sous-marin… Vous tirez la ligne et vous ramenez un tronc d’arbre gros comme ma cuisse.

Enfin, ça donne au moins des émotions…

* * *

Je rentrais du Midi… Une enquête glandularde au sujet d’un poste radio clandestin : en réalité il s’agissait d’un gamin bricoleur qui jouait les « X-84 ne répond plus »… De quoi se l’exposer au musée de l’Homme pour épater les touristes ! Bref, je remontais sur Paris et, comme j’avais de l’avance, je m’arrêtai à Lyon afin de passer le week-end chez Gustave…

Il était content. Lorsque je débarque chez lui c’est toujours avec une kyrielle d’apéros au der.

— Si on allait faire une partie de pêche ? a-t-il proposé au bout d’une heure de libation.

— Qu’est-ce qui nous en empêche ?

Le lendemain, à quatre heures du mat, il me tirait des plumes.

Pour ça, service-service… Ce genre d’expédition démarre toujours comme une attaque en rase campagne avec lui. Il est précis et soucieux comme un colonel qui va faire donner la garde…

Il m’a apporté un jus bien fumant.

— Allez Coco, debout !

Faut vous dire que pour lui, malgré mes cent quatre-vingts livres je suis toujours resté Coco…

En râlant je me suis levé. J’ai commencé par honnir sa partie de pêche aussi matineuse.

— Tes poiscailles, ils se foutent de ta hure… Me faire lever à ces heures, t’es souffrant ! On va pas me guillotiner, non ?

Il a laissé passer l’orage… Très docte, très soucieux… Le capitaine à son bord, comme style, vous mordez ?

Tandis que je buvais son café, du genre infâme, il m’a expliqué, en long et en panoramique, que les poissons, c’est comme les bonnes d’hôtel, faut pas les prendre au lever du lit… Du lit de la rivière comme dirait Breffort !

— Tu comprends, Coco, la pointe du jour, pour la brème, y a que ça.

Y avait que ça aussi pour le petit rhum-limonade avec quoi il se fait des lavages d’estom.

J’ai mis un silencieux à mon clapet.

Ça lui faisait tellement plaisir… Une partie de la nuit il avait préparé les montures… J’avais surveillé les opérations préliminaires d’un œil amusé… Son crin trempait dans un bol d’eau… Il avait ses lunettes sur le bout du nez et il se détraquait le râtelier à force de mordre les petits plombs pour les fixer à la monture… Pour les petits hameçons, alors c’était du grand art. Pas plus gros qu’une fourmi, ils étaient ! Et lui, pour les attacher, il avait un sens tactile de chirurgien chinois…

Enfin on est partis.

Le troquet d’en bas venait d’ouvrir… Tandis que je mettais mon bahut en route et que je laissais tourner un peu le moulin histoire de le dégourdir, on est vite allés s’entuber le premier rhum-limonade de la journée. Ce qui a permis à Tatave de sortir son astuce favorite :

— En voilà un que j’appellerais Adam…

Comme je suis le bon zig qui comprend la vie et qui ne recule devant aucun sacrifice lorsqu’il s’agit du développement de l’esprit français, j’ai demandé :

— Pourquoi, Tonton ?

— Parce que c’est le premier rhum, a-t-il répondu.

Alors là, ça l’a un peu détendu ; il était moins soucieux lorsqu’on est partis. D’autant plus que j’ai offert la mienne et que le patron, pour fêter ma venue, y est allé d’une rasade supplémentaire.

Enfin on a mis les adjas. L’aube rôdaillait au bout de l’horizon. Le jour semblait attendre l’heure annoncée par le calendrier pour radiner dans le centre-ville.

Le coin de pêche n’est jamais éloigné à Lyon. Avec le Rhône et la Saône qui coulent pour ainsi dire sur l’évier, faut être plutôt vicelard pour partir loin. Le fief au Tatave, c’est dix mètres de galets à Pierre-Bénite, dans la banlieue sud.

Les premiers bus commençaient à circuler. On a quitté l’agglomération. Puis on a chopé le Rhône, et alors j’ai commencé à ne plus regretter de m’être arraché des torchons, because ça valait le coup de saveur, parole !

Un fleuve comme ça, vous pouvez toujours vadrouiller avant d’en trouver un pareil ! Le Gange à la rigueur, ou le Nil… Et encore, c’est à voir !

Majestueux, les gars… Brutal, vert, des berges uniques ! Un mec qu’aurait pas de retenue se laisserait aller sur la tartine… Il vous foutrait du « chatoiement d’émeraude » à tous les étages. Des « tons irisés » et des « comme un coursier fougueux » plein les poches. Mais, rassurez-vous, la littérature descriptive, c’est pas le genre de la maison, c’est le blot de ceux qui n’ont rien à bonir…

— Tu pourrais laisser la voiture dans la cour d’un petit café que je connais, a proposé Gustave. Au moins elle ne craindrait rien.

C’était pensé en chef !

Et le verre de blanc qu’il a éclusé était vert comme un officier italien.

J’ai tout de suite pigé pourquoi il tenait à ce qu’on remise la tire à cet endroit. L’estanco était tenu par une veuve aux seins confortables, et fallait pas avoir son brevet de visionnaire pour comprendre qu’il la calçait, Tatave, la veuve, à ses moments perdus.

Il a commencé à lui foutre la main au réchaud tandis que j’avais le dos tourné… Et la grosse vache a eu un long rire langoureux.

— Tu t’égares, ai-je murmuré à l’oreille de l’oncle lorsqu’elle a eu le dos tourné.

— C’était manière de parler, a-t-il murmuré en souriant.

Lui, il aime les grosses porcifs, c’est son droit. Probable que si j’y avais pas été, il lui aurait fait une bonne manière, vite fait, sur la table de la cuisine, entre les verres sales de la veille et le bocal aux filets de harengs… Le coup du lapin, ce serait assez son genre, à l’oncle.

Tac-tac et va-te-laver-je-te-méprise-pas. C’est comme ça qu’on se simplifie l’existence à l’extrême.

La veuve devait avoir organisé sa vie sexuelle. Quelques clilles discrets, des habitués quoi… Par hygiène, et aussi pour faire plaisir… Le docteur Kinsey pouvait toujours aller se faire cuire un œuf s’il comptait sur elle pour renforcer son Bottin !

On a bu un autre blanc et enfin on s’est dirigés vers le fleuve.

Il faisait presque jour.

Il nous a fallu un bon quart d’heure pour défaire les bouts de bois et pour préparer la bouffe des poissons. Il était vachement achalandé, Tatave… Ils devaient l’aimer, les locataires du Rhône ! C’était pas le prix fixe qu’il leur proposait ! Mais toute la carte, sans majoration : ver de vase, s’il vous plaît, asticots nature, comme entrée c’est classique, c’est ce qui correspond au céleri rémoulade ; ensuite y avait des vers de bois, des charpentiers comme on les appelle dans la région, jaunâtres et dodus comme des poulardes de Bresse. Avec ça, les brèmes vous prenaient au sérieux… Elles se croyaient chez la mère Brazier… Ensuite chènevis, blé cuit et, pour finir, le superentremets : la pâte à la pomme de terre.

     

 

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