Читать онлайн "La planète des singes" автора Буль Пьер - RuLit - Страница 17

 
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Je me distinguai dans bien d’autres épreuves ; mais surtout, écoutant avec attention, je réussis à retenir quelques mots simples du langage simien et à en comprendre le sens. Je m’exerçais à les prononcer quand Zira passait devant ma cage et elle paraissait de plus en plus stupéfaite. J’en étais à ce stade quand eut lieu la nouvelle inspection de Zaïus.

Il était encore escorté de sa secrétaire, mais accompagné aussi d’un autre orang-outan, solennel comme lui, comme lui décoré et qui causait avec lui sur un pied d’égalité. Je supposai qu’il s’agissait d’un confrère, appelé en consultation pour le cas troublant que je représentais. Ils entamèrent une longue discussion devant ma cage, avec Zira qui les avait rejoints. La guenon parla longtemps et avec véhémence. Je savais qu’elle était en train de plaider ma cause, mettant en relief l’acuité exceptionnelle, qu’on ne pouvait plus contester. Son intervention n’eut d’autre résultat que de provoquer un sourire d’incrédulité chez les deux savants.

Je fus encore incité à subir devant eux les tests où je m’étais montré si adroit. Le dernier consistait à ouvrir une boîte fermée par neuf systèmes différents (verrou, goupille, clé, crochet, etc.). Sur Terre, Kinnaman, je crois, avait inventé un appareil semblable pour évaluer le discernement des singes et ce problème était le plus compliqué que certains eussent réussi à résoudre. Il devait en être de même ici, pour les hommes. Je m’en étais tiré à mon honneur, après quelques tâtonnements.

Zira me tendit la boîte elle-même et je compris à son air suppliant qu’elle souhaitait ardemment me voir faire une brillante démonstration, comme si sa propre réputation était engagée dans l’épreuve. Je m’appliquai à la satisfaire et fis jouer les neuf mécanismes en un clin d’œil, sans aucune hésitation. Je ne m’en tins pas là. Je sortis le fruit que contenait la boîte et l’offris galamment à la guenon. Elle l’accepta en rougissant. Ensuite, je fis étalage de toutes mes connaissances et prononçai les quelques mots que j’avais appris, en montrant du doigt les objets correspondants.

Pour le coup, il me paraissait impossible qu’ils pussent avoir encore des doutes sur ma véritable condition. Hélas ! je ne connaissais pas encore l’aveuglement des orangs-outans ! Ils esquissèrent de nouveau ce sourire sceptique qui me mettait en fureur, firent taire Zira et recommencèrent à discuter entre eux. Ils m’avaient écouté comme si j’étais un perroquet. Je sentais qu’ils s’accordaient pour attribuer mes talents à une sorte d’instinct et à un sens aigu de l’imitation. Ils avaient probablement adopté la règle scientifique qu’un savant de chez nous résumait ainsi : « In no case may we interpret an action as the outcome of the exercise of a higher psychical faculty if it can be interpreted as the outcome of one which stands lower in the psychological scale[1]. »

Tel était le sens évident de leur jargon et je commençais à écumer de rage. Peut-être me serais-je laissé aller à quelque éclat, si je n’avais surpris un coup d’œil de Zira. Il apparaissait clairement qu’elle n’était pas d’accord avec eux et se sentait honteuse de les entendre tenir ces propos devant moi.

Son confrère ayant fini par s’en aller, après avoir sans doute émis une opinion catégorique sur mon compte, Zaïus se livra à d’autres exercices. Il fit le tour de la salle, examinant en détail chacun des captifs et donnant de nouvelles instructions à Zira, qui les notait au fur et à mesure. Sa mimique semblait présager de nombreux changements dans l’occupation des cages. Je ne fus pas long à pénétrer son plan et à comprendre le sens des comparaisons manifestes qu’il établissait entre certains caractères de tel homme et ceux de telle femme.

Je ne m’étais pas trompé. Les gorilles exécutaient maintenant les ordres du grand patron, après que Zira les eut transmis. Nous fûmes répartis par couples. Quelles diaboliques épreuves présageait donc cet appariement ? Quelles particularités de la race humaine ces singes désiraient-ils étudier, avec la rage d’expérimentation qui les possédait ? Ma connaissance des laboratoires biologiques m’avait suggéré la réponse : pour un savant qui s’est donné l’instinct et les réflexes comme champ d’investigation, l’instinct sexuel présente un intérêt primordial.

C’était cela ! Ces démons voulaient étudier sur nous, sur moi, qui me trouvais mêlé au troupeau par l’extravagance du destin, les pratiques amoureuses des hommes, les méthodes d’approche du mâle et de la femelle, les façons qu’ils ont de s’accoupler en captivité, pour les comparer peut-être avec des observations antérieures sur les mêmes hommes en liberté. Sans doute aussi désiraient-ils se livrer à des expériences de sélection ?

Dès que j’eus pénétré leur dessein, je me sentis humilié comme je ne l’avais jamais été et je fis le serment de mourir plutôt que de me prêter à ces manœuvres dégradantes. Cependant, ma honte fut réduite dans de notables proportions, je suis obligé de l’avouer, quoique ma résolution restât ferme, quand je vis la femme que la science m’avait assignée comme compagne. C’était Nova. Je fus presque enclin à pardonner sa sottise et son aveuglement au vieil olibrius et je ne protestai d’aucune manière quand Zoram et Zanam, m’ayant empoigné à bras-le-corps, me jetèrent aux pieds de la nymphe du torrent.

XVII

Je ne raconterai pas en détail les scènes qui se déroulèrent dans les cages pendant les semaines qui suivirent. Comme je l’avais deviné, les singes s’étaient mis en tête d’étudier le comportement amoureux des humains et ils apportaient à ce travail leur méthode habituelle, notant les moindres circonstances, s’ingéniant à provoquer les rapprochements, intervenant parfois avec leurs piques pour ramener à la raison un sujet récalcitrant.

J’avais commencé moi-même à faire quelques observations, pensant en agrémenter le reportage que je comptais publier lors de mon retour sur la Terre ; mais je me lassai vite, ne trouvant rien de vraiment piquant à noter ; rien, si ce n’est tout de même l’étrange manière dont l’homme faisait sa cour à la femme avant de s’approcher d’elle. Il se livrait à une parade tout à fait semblable à celle qu’exécutent certains oiseaux ; une sorte de danse lente, hésitante, composée de pas en avant, en arrière et de côté. Il se mouvait ainsi suivant un cercle qui allait en se rétrécissant, un cercle dont le centre était occupé par la femme, qui se contentait de tourner sur elle-même sans se déplacer. J’assistai avec intérêt à plusieurs de ces parades, dont le rite essentiel était toujours le même, les détails pouvant varier parfois. Quant à l’accouplement qui concluait ces préliminaires, bien que je fusse un peu éberlué les premières fois d’en être le témoin, j’en arrivai très vite à ne pas lui accorder plus d’attention que les autres prisonniers. Le seul élément surprenant de ces exhibitions était la gravité scientifique avec laquelle les singes les épiaient, sans jamais négliger d’en noter le déroulement dans leur carnet.

Ce fut une autre affaire quand, s’apercevant que je ne me livrais pas à ces ébats – je l’avais juré, rien n’eût pu m’inciter à me donner ainsi en spectacle –, les gorilles se mirent en tête de m’y contraindre par la force et commencèrent à m’asticoter à coups de pique, moi, Ulysse Mérou, moi, un homme créé à l’image de la divinité ! Je me rebiffai avec énergie. Ces brutes ne voulaient rien entendre et je ne sais ce qui serait advenu de moi sans la venue de Zira, à qui ils rapportèrent ma mauvaise volonté.

Elle réfléchit longtemps, puis s’approcha de moi en me regardant de ses beaux yeux intelligents et se mit à me tapoter la nuque en me tenant un langage que j’imaginais ainsi :

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1

Nous ne devons en aucun cas interpréter un acte comme la conséquence de l’exercice d’une haute faculté psychique, si cet acte peut être interprété comme dicté par une faculté située en dessous de celle-ci dans l’échelle psychologique. (C.L. Morgan.)

     

 

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