Читать онлайн "La planète des singes" автора Буль Пьер - RuLit - Страница 18

 
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« Pauvre petit homme, semblait-elle dire. Que tu es bizarre ! On n’a jamais vu un des tiens se comporter ainsi. Regarde les autres autour de toi. Fais ce qu’on te demande et tu seras récompensé. »

Elle sortit un morceau de sucre de sa poche et me le tendit. J’étais désespéré. Elle aussi me considérait donc comme un animal, un peu plus intelligent que les autres, peut-être. Je secouai la tête d’un air rageur et allai me coucher à un bout de la cage, loin de Nova, qui me regardait d’un œil incompréhensif.

L’affaire en serait sans doute restée là si le vieux Zaïus n’était apparu en cet instant, plus outrecuidant que jamais. Il était venu voir le résultat de ses expériences et il s’informa d’abord de moi, suivant son habitude. Zira fut bien obligée de le mettre au courant de mon caractère récalcitrant. Il parut fort mécontent, se promena pendant une minute les mains derrière le dos, puis donna des ordres impérieux. Zoram et Zanam ouvrirent ma cage, m’enlevèrent Nova et m’amenèrent à sa place une matrone d’âge mur. Ce cuistre de Zaïus, tout imprégné de méthode scientifique, décidait de tenter la même expérience avec un sujet différent.

Ce n’était pas là le pire et je ne pensais même plus à mon triste sort. Je suivais avec des yeux angoissés mon amie Nova. Je la vis avec horreur enfermée dans la cage d’en face, jetée en pâture à un homme aux larges épaules, une sorte de colosse à la poitrine velue, qui se mit aussitôt à danser en rond autour d’elle, commençant avec une ardeur frénétique la curieuse parade d’amour que j’ai décrite.

Dès que je m’aperçus du manège de cette brute, j’oubliai mes sages résolutions. Je perdis l’esprit et me conduisis une fois de plus comme un insensé. En vérité, j’étais littéralement fou de rage. Je hurlai, je ululai, à la manière des hommes de Soror. Je manifestai ma fureur comme eux, en me jetant contre les barreaux, les mordant, bavant, grinçant des dents, me comportant en résumé de la façon la plus bestiale.

Et le plus surprenant dans cet état, ce fut son résultat inattendu. En me voyant agir ainsi, Zaïus sourit. C’était la première marque de bienveillance qu’il m’accordait. Il avait enfin reconnu les manières des hommes et se retrouvait en terrain familier. Sa thèse triomphait. Il était même dans de si bonnes dispositions qu’il consentit, sur une remarque de Zira, à revenir sur ses ordres et à me donner une dernière chance. On m’enleva l’affreuse matrone et Nova me fut rendue, avant que la brute l’eût touchée. Le groupe des singes se recula alors et tous se mirent à m’épier à quelque distance.

Qu’ajouterai-je ? Ces émotions avaient brisé ma résistance. Je sentais que je ne pourrais supporter la vision de ma nymphe livrée à un autre homme. Je me résignai lâchement à la victoire de l’orang-outan, qui riait maintenant de son astuce. J’esquissai un pas de danse timide.

Oui ! moi, un des rois de la création, je commençai à tourner en cercle autour de ma belle. Moi, l’ultime chef-d’œuvre d’une évolution millénaire, devant tous ces singes assemblés qui m’observaient avec avidité, devant un vieil orang-outan qui dictait des notes à sa secrétaire, devant un chimpanzé femelle qui souriait d’un air complaisant, devant deux gorilles ricanants, moi, un homme, invoquant l’excuse de circonstances cosmiques exceptionnelles, bien persuadé en cet instant qu’il existe plus de choses sur les planètes et dans le ciel que n’en a jamais rêvé la philosophie humaine, moi, Ulysse Mérou, j’entamai à la façon des paons, autour de la merveilleuse Nova, la parade de l’amour.

DEUXIEME PARTIE

I

Il me faut maintenant confesser que je m’adaptai avec une aisance remarquable aux conditions de vie dans ma cage. Au point de vue matériel, je vivais dans une félicité parfaite : dans la journée, les singes étaient aux petits soins pour moi ; la nuit, je partageais la litière d’une des plus belles filles du cosmos. Je m’accoutumai même si bien à cette situation que, pendant plus d’un mois, sans ressentir son extravagance ni ce qu’elle avait de dégradant, je ne fis aucune tentative sérieuse pour y mettre un terme. C’est à peine si j’appris quelques nouveaux mots du langage simien. Je ne poursuivis pas mes efforts pour entrer en communication avec Zira, de sorte que celle-ci, si elle avait eu un moment l’intuition de ma nature spirituelle, devait se laisser convaincre par Zaïus et me considérer comme un homme de sa planète, c’est-à-dire un animal ; un animal intelligent, peut-être, mais en aucune façon intellectuel.

Ma supériorité sur les autres prisonniers, que je ne poussais plus jusqu’au point d’effrayer les gardiens, faisait de moi le sujet brillant de l’établissement. Cette distinction, je l’avoue à ma honte, suffisait à mon ambition présente et même me remplissait d’orgueil. Zoram et Zanam me témoignaient de l’amitié, prenant plaisir à me voir sourire, rire et prononcer quelques mots. Après avoir épuisé avec moi tous les tests classiques, ils s’ingéniaient à en inventer d’autres, plus subtils, et nous nous réjouissions ensemble lorsque je trouvais la solution du problème. Ils ne manquaient jamais de m’apporter quelque friandise, que je partageais toujours avec Nova. Nous étions un couple privilégié. J’avais la fatuité de penser que ma compagne se rendait compte de tout ce qu’elle devait à mes talents et je passais une partie de mon temps à me rengorger devant elle.

Un jour pourtant, après plusieurs semaines, je ressentis une sorte de nausée. Était-ce le reflet dans la prunelle de Nova qui m’avait paru, cette nuit-là, particulièrement inexpressif ? Était-ce le morceau de sucre dont Zira venait de me gratifier qui prenait subitement un goût amer ? Le fait est que je rougis de ma lâche résignation. Que penserait de moi le professeur Antelle, si par hasard il vivait encore et me retrouvait dans cet état ? Cette idée me devint vite insupportable et je décidai sur-le-champ de me conduire en homme civilisé. Caressant le bras de Zira en guise de remerciement, je m’emparai de son carnet et de son stylo. Je bravai ses douces remontrances et, m’asseyant sur la paille, j’entrepris de tracer la silhouette de Nova. Je suis assez bon dessinateur et, le modèle m’inspirant, je réussis à faire une esquisse convenable, que je tendis à la guenon.

Ceci réveilla aussitôt son émoi et son incertitude à mon sujet. Son museau rougit et elle se mit à me dévisager en tremblant un peu. Comme elle restait interdite, je repris avec autorité le carnet, qu’elle m’abandonna cette fois sans protester. Comment n’avais-je pas utilisé plus tôt ce moyen simple ? Rassemblant mes souvenirs scolaires, je traçai la figure géométrique qui illustre le théorème de Pythagore. Ce n’est pas au hasard que je choisis cette proposition. Je me rappelais avoir lu dans ma jeunesse un livre d’anticipation, où un tel procédé était employé par un vieux savant pour entrer en contact avec les intelligences d’un autre monde. J’en avais même discuté, au cours du voyage, avec le professeur Antelle, qui approuvait cette méthode. Il avait même ajouté, je m’en souvenais fort bien, que les règles d’Euclide, étant complètement fausses, devaient, à cause de cela, être universelles.

En tout cas, l’effet sur Zira fut extraordinaire. Son mufle devint pourpre et elle poussa une violente exclamation. Elle ne se ressaisit que lorsque Zoram et Zanam s’approchèrent, intrigués par son attitude. Alors, elle eut une réaction qui me parut curieuse, après m’avoir lancé un coup d’œil furtif : elle dissimula soigneusement les dessins que je venais de tracer. Elle parla aux gorilles, qui quittèrent la salle, et je compris qu’elle les éloignait sous un prétexte quelconque. Ensuite, elle se retourna vers moi et me saisit la main, la pression de ses doigts ayant une tout autre signification que lorsqu’elle me flattait comme un jeune animal, après un tour réussi. Elle me présenta enfin le carnet et le stylo d’un air suppliant.

     

 

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