Читать онлайн "La planète des singes" автора Буль Пьер - RuLit - Страница 23

 
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Quoi qu’il en fût, je présentais à ses yeux un intérêt capital et il aurait donné sa fortune pour m’avoir dans son laboratoire. Nous parlâmes alors de ma situation actuelle et de Zaïus, dont il connaissait la stupidité et l’aveuglement. Il approuva le plan de Zira. Il allait, lui-même, s’occuper de préparer le terrain par des allusions au mystère de mon cas, en présence de quelques-uns de ses confrères.

Quand il nous quitta, il me tendit la main sans hésitation, après avoir vérifié que l’allée était déserte. Puis il embrassa sa fiancée et s’éloigna, non sans se retourner à plusieurs reprises, pour se convaincre que je n’étais pas une hallucination.

« Un charmant jeune singe dis-je, comme nous revenions vers la voiture.

— Et un très grand savant. Avec son appui, je suis sûre que tu persuaderas le congrès.

— Zira, murmurai-je à son oreille, quand je fus installé sur la banquette arrière, je te devrai la liberté et la vie. »

Je me rendais compte de tout ce qu’elle avait fait pour moi depuis ma capture. Sans elle, je n’aurais jamais pu entrer en contact avec le monde simien. Zaïus eût été bien capable de me faire enlever le cerveau pour démontrer que je n’étais pas un être raisonnable. Grâce à elle, j’avais maintenant des alliés et pouvais envisager l’avenir avec un peu plus d’optimisme.

« Je l’ai fait par amour pour la science, dit-elle en rougissant. Tu es un cas unique, qu’il faut préserver à tout prix. »

Mon cœur débordait de reconnaissance. Je me laissais prendre à la spiritualité de son regard, parvenant à faire abstraction de son physique. Je posai la main sur sa longue patte velue. Elle tressaillit et je sentis dans ce regard un grand élan de sympathie pour moi. Nous étions tous deux profondément troublés et nous restâmes silencieux pendant tout le trajet du retour. Quand elle m’eut ramené à ma cage, je repoussai brutalement Nova, qui se livrait à des démonstrations puériles pour m’accueillir.

V

Zira m’a prêté en cachette une lampe électrique et me passe des livres, que je dissimule sous la paille. Je lis et je parle couramment maintenant le langage des singes. Je passe plusieurs heures chaque nuit à étudier leur civilisation. Nova a d’abord protesté. Elle est venue flairer un livre en montrant les dents, comme si c’était un adversaire dangereux. Je n’ai eu qu’à braquer sur elle le faisceau de ma lampe pour la voir se réfugier dans un coin, tremblante et gémissante. Je suis le maître absolu chez moi depuis que je possède cet instrument et n’ai plus besoin d’arguments frappants pour la faire tenir tranquille. Je sens qu’elle me considère comme un être redoutable et je m’aperçois à beaucoup d’indices que les autres prisonniers me jugent ainsi. Mon prestige a considérablement augmenté. J’en abuse. Il me prend parfois fantaisie de la terroriser sans motif en brandissant la lumière. Elle vient ensuite me demander pardon de ma cruauté.

Je me flatte d’avoir maintenant une idée assez précise du monde simien.

Les singes ne sont pas divisés en nations. La planète entière est administrée par un conseil de ministres, à la tête duquel est placé un triumvirat comprenant un gorille, un orang-outan et un chimpanzé. A côté de ce gouvernement, il existe un Parlement composé de trois Chambres : la Chambre des gorilles, celle des orangs-outans, celle des chimpanzés, chacune de ces assemblées veillant aux intérêts des siens.

En fait, cette division en trois races est la seule qui subsiste chez eux. En principe, tous ont des droits égaux et peuvent être admis à n’importe quel poste. Pourtant, avec des exceptions, chaque espèce se cantonne dans sa spécialité.

D’une époque assez éloignée où ils régnaient par la force, les gorilles ont gardé le goût de l’autorité et forment encore la classe la plus puissante. Ils ne se mêlent pas à la foule ; on ne les voit guère dans les manifestations populaires, mais ce sont eux qui administrent de très haut la plupart des grandes entreprises. Assez ignorants en général, ils connaissent d’instinct la manière d’utiliser les connaissances. Ils excellent dans l’art de tracer des directives générales et de manœuvrer les autres singes. Quand un technicien a fait une découverte intéressante, tube lumineux par exemple ou combustible nouveau, c’est presque toujours un gorille qui se charge de l’exploiter et d’en tirer tout le bénéfice possible. Sans être véritablement intelligents, ils sont beaucoup plus malins que les orangs-outans. Ils obtiennent tout ce qu’ils veulent de ceux-ci en jouant de leur orgueil. Ainsi, à la tête de notre Institut, au-dessus de Zaïus, qui est le directeur scientifique, il y a un gorille administrateur, que l’on voit très rarement. Il n’est venu dans ma salle qu’une fois. Il m’a dévisagé d’une certaine façon et j’ai failli machinalement rectifier la position pour me mettre au garde-à-vous. J’ai noté l’attitude servile de Zaïus, et Zira, elle-même, semblait impressionnée par ses grands airs.

Les gorilles qui n’occupent pas des postes d’autorité remplissent en général des emplois subalternes nécessitant de la vigueur. Zoram et Zanam, par exemple, ne sont là que pour de grossières besognes et surtout pour rétablir l’ordre quand c’est nécessaire.

Ou alors, les gorilles sont chasseurs. C’est une fonction qui leur est à peu près réservée. Ils capturent les bêtes sauvages et, en particulier, les hommes. J’ai déjà souligné l’énorme consommation d’hommes que nécessitent les expériences des singes. Celles-ci tiennent dans leur monde une place qui me déconcerte, à mesure que j’en découvre l’importance. Il semble qu’une partie de la population simienne soit occupée à des études biologiques ; mais je reviendrai sur cette bizarrerie. Quoi qu’il en soit, le ravitaillement en matériel humain demande des entreprises organisées. Tout un peuple de chasseurs, rabatteurs, transporteurs, vendeurs est employé dans cette industrie, à la tête de laquelle on trouve toujours des gorilles. Je crois que ces entreprises sont prospères, car les hommes se vendent cher.

A côté des gorilles, j’allais dire en dessous, quoique toute hiérarchie soit contestée, il y a les orangs-outans et les chimpanzés. Les premiers, de beaucoup les moins nombreux, Zira me les avait définis d’une formule brève : ils sont la science officielle.

C’est en partie vrai, mais certains se poussent parfois dans la politique, les arts et la littérature. Ils apportent les mêmes caractères dans toutes ces activités. Pompeux, solennels, pédants, dépourvus d’originalité et de sens critique, acharnés à maintenir la tradition, aveugles et sourds à toute nouveauté, adorant les clichés et les formules toutes faites, ils forment le substratum de toutes les académies. Doués d’une grande mémoire, ils apprennent énormément de matières par cœur, dans les livres. Ensuite, ils écrivent eux-mêmes d’autres livres, où ils répètent ce qu’ils ont lu, ce qui leur attire de la considération de la part de leurs frères orangs-outans. Peut-être suis-je un peu influencé à leur égard par l’opinion de Zira et de son fiancé, qui les détestent, comme font tous les chimpanzés. Ils sont d’ailleurs également méprisés par les gorilles, qui se moquent de leur servilité mais qui l’exploitent au bénéfice de leurs propres combinaisons. Presque tous les orangs-outans ont derrière eux un gorille ou un conseil de gorilles, qui les poussent et les maintiennent à un poste honorifique, s’occupant de leur faire obtenir titres et décorations dont ils raffolent ; cela, jusqu’au jour où ils cessent de donner satisfaction. Dans ce cas, ils sont impitoyablement congédiés et remplacés par d’autres singes de la même espèce.

Restent les chimpanzés. Ceux-ci semblent bien représenter l’élément intellectuel de la planète. Ce n’est pas par forfanterie si Zira soutient que toutes les grandes découvertes ont été faites par eux. C’est tout au plus une généralisation un peu poussée, car il y a quelques exceptions. En tout cas, ils écrivent la plupart des livres intéressants, dans les domaines les plus divers. Ils paraissent animés par un puissant esprit de recherche.

     

 

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