Читать онлайн "La planète des singes" автора Буль Пьер - RuLit - Страница 32

 
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Dès le lendemain, j’ai la preuve qu’il se repent de m’avoir amené ici. Après une nuit de réflexion, il m’apprend, en évitant mon regard, qu’il a décidé de me renvoyer à l’Institut, où je pourrai continuer des études plus importantes que dans ces ruines. Mon billet d’avion est retenu. Je partirai dans vingt-quatre heures.

IV

Supposons, me dis-je, que les hommes aient autrefois régné en maîtres sur cette planète. Supposons qu’une civilisation humaine, semblable à la nôtre, ait fleuri sur Soror, il y a plus de dix mille ans…

Ce n’est plus du tout une hypothèse insensée ; au contraire. A peine l’ai-je formulée que je sens l’exaltation que procure la découverte de la seule bonne piste parmi les sentiers trompeurs. C’est dans cette voie, je le sais, que se trouve la solution de l’irritant mystère simien. Je m’aperçois que mon inconscient avait toujours rêvé quelque explication de ce genre.

Je suis dans l’avion qui me ramène vers la capitale, accompagné par un secrétaire de Cornélius, un chimpanzé peu bavard. Je n’éprouve pas le besoin de m’entretenir avec lui. L’avion m’a toujours disposé à la méditation. Je ne trouverai pas de meilleure occasion que ce voyage pour mettre de l’ordre dans mes idées.

… Supposons donc l’existence lointaine d’une civilisation semblable à la nôtre sur la planète Soror. Est-il possible que des créatures dénuées de sagesse l’aient perpétuée par un simple processus d’imitation ? La réponse à cette question me paraît hasardeuse, mais à force de la tourner dans ma tête, une foule d’arguments se présentent, qui détruisent peu à peu son caractère d’extravagance. Que des machines perfectionnées puissent nous succéder un jour, c’est, je m’en souviens, une idée très commune sur la Terre. Elle est courante non seulement parmi les poètes et les romanciers, mais dans toutes les classes de la société. C’est peut-être parce qu’elle est ainsi répandue, née spontanément dans l’imagination populaire, qu’elle irrite les esprits supérieurs. Peut-être est-ce aussi pour cette raison qu’elle renferme une part de vérité. Une part seulement : les machines seront toujours des machines ; le robot le plus perfectionné, toujours un robot. Mais s’il s’agit de créatures vivantes possédant un certain degré de psychisme, comme les singes ? Et justement, les singes sont doués d’un sens aigu de l’imitation…

Je ferme les yeux. Je me laisse bercer par le ronflement des moteurs. J’éprouve le besoin de discuter avec moi-même pour justifier ma position.

Qu’est-ce qui caractérise une civilisation ? Est-ce l’exceptionnel génie ? Non ; c’est la vie de tous les jours… Hum ! Faisons la part belle à l’esprit. Concédons que ce soient d’abord les arts et, au premier chef, la littérature. Celle-ci est-elle vraiment hors de portée de nos grands singes supérieurs, si l’on admet qu’ils sont capables d’assembler des mots ? De quoi est faite notre littérature ? De chefs-d’œuvre ? Là encore, non. Mais un livre original ayant été écrit – il n’y en a guère plus d’un ou deux par siècle – les hommes de lettres l’imitent, c’est-à-dire le recopient, de sorte que des centaines de milliers d’ouvrages sont publiés, traitant exactement des mêmes matières, avec des titres un peu différents et des combinaisons de phrases modifiées. Cela, les singes, imitateurs par essence, doivent être capables de le réaliser, à la condition encore qu’ils puissent utiliser le langage.

En somme, c’est le langage qui constitue la seule objection valable. Mais attention ! Il n’est pas indispensable que les singes comprennent ce qu’ils copient pour composer cent mille volumes à partir d’un seul. Cela ne leur est évidemment pas plus nécessaire qu’à nous. Comme nous, il leur suffit de pouvoir répéter des phrases après les avoir entendues. Tout le reste du processus littéraire est purement mécanique. C’est ici que l’opinion de certains savants biologistes prend toute sa valeur : il n’existe rien dans l’anatomie du singe, soutiennent-ils, qui s’oppose à l’usage de la parole ; rien, sinon la volonté. On peut très bien concevoir que la volonté lui soit venue un jour, par suite d’une brusque mutation.

La perpétuation d’une littérature comme la nôtre par des singes parlants ne choque donc en aucune façon l’entendement. Par la suite, peut-être, quelques singes de lettres se haussèrent d’un degré dans l’échelle intellectuelle. Comme le dit mon savant ami Cornélius, l’esprit s’incarna dans le geste – ici, dans le mécanisme de la parole – et quelques idées originales purent apparaître dans le nouveau monde simien, à la cadence d’une par siècle ; comme chez nous.

Suivant gaillardement ce train de pensée, j’en arrivai vite à me convaincre que des animaux bien dressés pouvaient fort bien avoir exécuté les peintures et les sculptures que j’avais admirées dans les musées de la capitale et, d’une manière générale, se révéler experts dans tous les arts humains, y compris l’art cinématographique.

Ayant considéré tout d’abord les plus hautes activités de l’esprit, il m’était trop facile d’étendre ma thèse aux autres entreprises. Notre industrie ne résista pas longtemps à mon analyse. Il m’apparut avec évidence qu’elle ne nécessitait la présence d’aucune initiative rationnelle pour se propager dans le temps. A sa base, elle comportait des manœuvres effectuant toujours les mêmes gestes, que des singes pouvaient relayer sans dommage ; aux échelons supérieurs, des cadres dont le rôle consistait à composer certains rapports et à prononcer certains mots dans des circonstances données. Tout cela était une question de réflexes conditionnés. Aux degrés encore plus élevés de l’administration, la singerie me parut encore plus facile à admettre. Pour continuer notre système, des gorilles n’auraient qu’à imiter quelques attitudes et prononcer quelques harangues, toutes calquées sur le même modèle.

J’en vins ainsi à évoquer avec une optique nouvelle les plus diverses activités de notre Terre et à les imaginer exécutées par des singes. Je me laissai prendre avec une certaine satisfaction à ce jeu, qui ne me demandait plus aucune torture intellectuelle. Je revis ainsi plusieurs réunions politiques, auxquelles j’avais assisté comme journaliste. Je me remémorai les propos routiniers tenus par les personnalités que j’avais été amené à interviewer. Je revécus avec une intensité particulière un procès célèbre que j’avais suivi quelques années auparavant. Le défenseur était un des maîtres du barreau. Pourquoi m’apparaissait-il maintenant sous les traits d’un fier gorille, ainsi d’ailleurs que l’avocat général, une autre célébrité ? Pourquoi assimilais-je le déclenchement de leurs gestes et de leurs interventions à des réflexes conditionnés provenant d’un bon dressage ? Pourquoi le président du tribunal se confondait-il avec un orang-outan solennel récitant des phrases apprises par cœur, dont l’émission était automatique, amorcée elle aussi par telle parole d’un témoin ou tel murmure de la foule ?

Je passais ainsi la fin du voyage, obsédé par des assimilations suggestives. Quand j’abordai le monde de la finance et des affaires, ma dernière évocation fut un spectacle proprement simien, souvenir récent de la planète Soror. Il s’agissait d’une séance à la Bourse où un ami de Cornélius avait tenu à m’amener, car c’était une des curiosités de la capitale. Voici ce que j’avais vu, un tableau qui se recomposait dans mon esprit avec une curieuse netteté, pendant les dernières minutes du retour.

La Bourse était une grande bâtisse, baignant extérieurement dans une atmosphère étrange, créée par un murmure dense et confus qui allait grossissant lorsque l’on s’approchait, jusqu’à devenir un étourdissant charivari. Nous entrâmes et fûmes aussitôt au cœur du tumulte. Je me blottis contre une colonne. J’étais accoutumé aux individus singes, mais la stupeur me reprenait quand j’avais autour de moi une foule compacte. C’était le cas et le spectacle me parut encore plus incongru que celui de l’assemblée de savants, lors du fameux congrès. Que l’on s’imagine une salle immense dans toutes ses dimensions et remplie, bourrée de singes, de singes hurlant, gesticulant, courant d’une manière absolument désordonnée, de singes frappés d’hystérie, de singes qui, non seulement se croisaient et s’entrechoquaient sur le plancher, mais dont la masse grouillante s’élevait jusqu’au plafond, situé à une hauteur qui me donnait le vertige. Car des échelles, des trapèzes, des cordes étaient disposées en ce lieu et leur servaient à chaque instant pour se déplacer. Ils emplissaient ainsi tout le volume du local, qui prenait l’aspect d’une gigantesque cage aménagée pour les grotesques exhibitions de quadrumanes.

     

 

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