Читать онлайн "La planète des singes" автора Буль Пьер - RuLit - Страница 34

 
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Comme autrefois, je fais lentement le tour de la salle. Je me force à ne pas courir vers la cage de Nova. L’envoyé du destin a-t-il le droit d’avoir des favorites ? Je m’adresse à chacun de mes sujets… Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’ils parleront ; je m’en console ; j’ai toute la vie pour accomplir ma mission.

Je m’approche maintenant de mon ancienne cage avec une désinvolture calculée. Je regarde du coin de l’œil, mais je n’aperçois pas les bras de Nova tendus à travers la grille ; je n’entends pas les cris joyeux par lesquels elle avait pris l’habitude de m’accueillir. Un sombre pressentiment m’envahit. Je ne puis me retenir. Je me précipite. La cage est vide.

J’appelle un des gardiens, d’une voix autoritaire qui fait tressaillir tous les captifs. C’est Zanam qui vient. Il n’aime pas beaucoup que je lui donne des ordres, mais Zira lui a prescrit de se mettre à mon service.

« Où est Nova ? »

Il me répond qu’il n’en sait rien, d’un air rechigné. On l’a emmenée un jour sans lui donner d’explications. J’insiste, sans succès. Enfin, par bonheur, voici Zira, qui vient faire son tour d’inspection. Elle m’a vu devant la cage vide et devine mon émoi. Elle paraît gênée et parle la première d’un autre sujet.

« Cornélius vient de rentrer. Il voudrait te voir. »

Je me moque bien, en cet instant, de Cornélius, de tous les chimpanzés, de tous les gorilles et des autres monstres qui peuvent hanter le ciel et l’enfer. Je montre la cellule du doigt.

« Nova ?

— Souffrante, dit la guenon. On l’a mise dans un bâtiment spécial. »

Elle me fait un signe et m’entraîne au-dehors, loin du gardien.

« L’administrateur m’a fait promettre de garder le secret. Je pense pourtant que tu dois savoir, toi.

— Elle est malade ?

— Rien de grave ; mais c’est un événement assez important pour alerter nos autorités. Nova est pleine.

— Elle est…

— Je veux dire : elle est enceinte », reprend la guenon, en m’observant d’un air curieux.

VI

Je reste frappé de stupeur, sans réaliser encore tout ce qu’implique cet événement. Je suis assailli d’abord par une foule de détails triviaux, et surtout tourmenté par une question inquiétante : comment se fait-il qu’on ne m’en ait pas avisé ? Zira ne me laisse pas le temps de protester.

« Je m’en suis aperçue, il y a deux mois, à mon retour de voyage. Les gorilles n’y avaient vu que du feu. J’ai téléphoné à Cornélius, qui a eu, lui-même, une longue conversation avec l’administrateur. Ils ont été d’accord pour juger qu’il était préférable de garder le secret. Personne n’est au courant, sauf eux et moi. Elle est dans une cage isolée et c’est moi qui m’occupe d’elle. »

Je ressens cette dissimulation comme une trahison de la part de Cornélius et je vois bien que Zira est embarrassée. Il me semble qu’une machination est en train de se tramer dans l’ombre.

« Rassure-toi. Elle est bien traitée et ne manque de rien. Je suis aux petits soins pour elle. Jamais la grossesse d’une femelle d’homme n’a été entourée de tant de précautions. »

Je baisse les yeux comme un collégien pris en faute sous son regard narquois. Elle se force à prendre un ton ironique, mais je sens qu’elle est troublée. Certes, je sais que mon intimité physique avec Nova lui a déplu, dès l’instant qu’elle a reconnu ma vraie nature, mais il y a autre chose que du dépit dans son regard. C’est son attachement pour moi qui la rend inquiète. Ces mystères au sujet de Nova ne présagent rien de bon. J’imagine qu’elle ne m’a pas dit toute la vérité, que le Grand Conseil est au courant de la situation et que des discussions ont eu lieu à un échelon très élevé.

« Quand doit-elle accoucher ?

— Dans trois ou quatre mois. »

Le côté tragi-comique de la situation me bouleverse tout d’un coup. Je vais être père dans le système de Bételgeuse. Je vais avoir un enfant sur la planète Soror, d’une femme pour laquelle je ressens une grande attirance physique, parfois de la pitié, mais qui a le cerveau d’un animal. Aucun être, dans le cosmos, ne s’est trouvé engagé dans pareille aventure. J’ai envie de pleurer et de rire en même temps.

« Zira, je veux la voir ! »

Elle a une petite moue de dépit.

« Je savais que tu le demanderais. J’en ai déjà parlé à Cornélius et je pense qu’il y consentira. Il t’attend dans son bureau.

— Cornélius est un traître !

— Tu n’as pas le droit de dire cela. Il est partagé entre son amour de la science et son devoir de singe. Il est naturel que cette naissance prochaine lui inspire de graves appréhensions. »

Mon angoisse grandit, tandis que je la suis dans les couloirs de l’Institut. Je devine le point de vue des savants singes et leur crainte de voir surgir une race nouvelle qui… Parbleu ! je vois très bien, maintenant, comment peut s’accomplir la mission dont je me sens chargé.

Cornélius m’accueille avec des paroles aimables, mais une gêne permanente est née entre nous. Par moments, il me regarde avec une sorte de terreur. Je fais effort pour ne pas aborder immédiatement le sujet qui me tient à cœur. Je lui demande des nouvelles de son voyage et de la fin de son séjour dans les ruines.

« Passionnant. Je tiens un ensemble de preuves irréfutables. »

Ses petits yeux intelligents se sont animés. Il n’a pu s’empêcher de proclamer son succès. Zira a raison : il est tiraillé entre son amour de la science et son devoir de singe. En ce moment, c’est le savant qui parle, le savant enthousiaste, pour qui le triomphe de ses théories compte seul.

« Des squelettes, dit-il ; non pas un, mais un ensemble, retrouvé dans des circonstances et dans un ordre tels qu’il s’agit, sans contestation possible, d’un cimetière. De quoi convaincre les plus obtus. Nos orangs-outans, bien entendu, s’obstinent à ne voir là que des coïncidences curieuses.

— Et ces squelettes ?

— Ils ne sont pas simiens.

— Je vois. »

Nous nous regardons dans les yeux. Son enthousiasme en partie tombé, il reprend lentement :

« Je ne peux pas vous le cacher ; vous l’avez deviné : ce sont des squelettes d’hommes. »

Zira est certainement au courant, car elle ne manifeste aucune surprise. Tous deux me regardent encore avec insistance. Cornélius se décide enfin à aborder franchement le problème.

« Je suis certain aujourd’hui, admet-il, qu’il a existé autrefois sur notre planète une race d’êtres humains dotés d’un esprit comparable au vôtre et à celui des hommes qui peuplent votre Terre, race qui a dégénéré et est revenue à l’état bestial… J’ai d’ailleurs trouvé ici, à mon retour, d’autres preuves de ce que j’avance.

— D’autres preuves ?

— Oui. C’est le directeur de la section encéphalique, un jeune chimpanzé de grand avenir, qui les a découvertes. Il a même du génie… Vous auriez tort de croire, continue-t-il avec une ironie douloureuse, que les singes furent toujours des imitateurs. Nous avons fait des innovations remarquables dans certaines branches de la science, particulièrement, en ce qui concerne ces expériences sur le cerveau. Je vous en montrerai un jour les résultats, si je le peux. Je suis sûr qu’ils vous étonneront. »

Il semble vouloir se persuader lui-même du génie simien et s’exprime avec une inutile agressivité. Je ne l’ai jamais attaqué sur ce point. C’est lui qui déplorait le manque d’esprit créateur chez les singes, il y a deux mois. Il poursuit, dans un élan d’orgueil :

« Croyez-moi, un jour viendra où nous dépasserons les hommes dans tous les domaines. Ce n’est pas par suite d’un accident, comme vous pourriez l’imaginer, que nous avons pris leur succession. Cet événement était inscrit dans les lignes normales de l’évolution. L’homme raisonnable ayant fait son temps, un être supérieur devait lui succéder, conserver les résultats essentiels de ses conquêtes, les assimiler pendant une période de stagnation apparente, avant de s’envoler pour un nouvel essor. »

     

 

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