Читать онлайн "La planète des singes" автора Буль Пьер - RuLit - Страница 40

 
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Je suis si éperdu que j’ai parlé tout haut.

Cornélius sourit.

— Dans quatre ou cinq ans de votre temps à vous, voyageur, mais dans plus de mille années pour nous autres sédentaires. N’oubliez pas que nous avons aussi découvert la relativité. D’ici là… j’ai discuté du risque avec mes amis chimpanzés et nous avons décidé de le prendre.

Nous nous séparons, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain. Zira sort la première. Resté un instant seul avec lui, j’en profite pour le remercier avec effusion. Je me demande intérieurement pourquoi il fait tout cela pour moi. Il lit dans ma pensée.

« Remerciez Zira, dit-il. C’est à elle que vous devrez la vie. Seul, je ne sais pas si j’aurais pris tant de peine et couru tant de risques. Mais elle ne me pardonnerait jamais d’être complice d’un meurtre… et, d’autre part…»

Il hésite. Zira m’attend dans le couloir. Il s’assure qu’elle ne peut entendre et ajoute très vite, à voix basse :

« D’autre part, pour elle comme pour moi, il est préférable que vous disparaissiez de cette planète. »

Il a repoussé la porte. Je suis resté seul avec Zira et nous faisons quelques pas dans le couloir.

« Zira ! »

Je me suis arrêté et l’ai prise dans mes bras. Elle est aussi bouleversée que moi. Je vois une larme couler sur son mufle, tandis que nous sommes étroitement enlacés. Ah ! qu’importe cette horrible enveloppe matérielle ! C’est son âme qui communie avec la mienne. Je ferme les yeux pour ne pas voir ce faciès grotesque que l’émotion enlaidit encore. Je sens son corps difforme trembler contre le mien. Je me force à appuyer ma joue contre sa joue. Nous allons nous embrasser comme deux amants, quand elle a un sursaut instinctif et me repousse avec violence.

Alors que je reste interdit, ne sachant quelle contenance prendre, elle enfouit son museau dans ses longues pattes velues, et cette hideuse guenon me déclare avec désespoir, en éclatant en sanglots.

« Mon chéri, c’est impossible. C’est dommage, mais je ne peux pas, je ne peux pas. Tu es vraiment trop affreux ! »

XI

Le tour est joué. Je vogue de nouveau dans l’espace, à bord du vaisseau cosmique, filant comme une comète en direction du système solaire, avec une vitesse qui s’accroît à chaque seconde.

Je ne suis pas seul. J’emmène avec moi Nova et Sirius, le fruit de nos amours interplanétaires, qui sait dire papa, maman et bien d’autres mots. Il y a également à bord un couple de poulets et de lapins, et aussi diverses graines, que les savants avaient mis dans le satellite pour étudier le rayonnement sur des organismes très divers. Tout cela ne sera pas perdu.

Le plan de Cornélius a été exécuté à la lettre. Notre substitution au trio prévu s’est faite sans difficulté. La femme a pris la place de Nova à l’Institut ; l’enfant sera remis à Zaïus. Celui-ci montrera qu’il ne peut parler et qu’il n’est qu’un animal. Peut-être alors ne me jugera-t-on plus dangereux et laissera-t-on la vie à l’homme qui a pris ma place et qui ne parlera pas, lui non plus. Il est peu probable qu’on se doute jamais de la substitution. Les orangs, je l’ai déjà mentionné, ne font pas de différence entre un homme et un autre. Zaïus triomphera. Cornélius aura peut-être quelques ennuis, mais tout sera vite oublié… Que dis-je ! C’est déjà oublié, car des lustres se sont écoulés là-bas depuis les quelques mois que je fonce dans l’espace. Quant à moi, mes souvenirs s’estompent rapidement, de la même manière que le corps matériel de la super-géante Bételgeuse, à mesure que l’espace-temps s’étire entre nous : le monstre s’est transformé en un petit ballon, puis en une orange. Il est redevenu maintenant un minuscule point brillant de la galaxie. Ainsi en va-t-il de mes pensées sororiennes.

Je serais bien fou de me tourmenter. J’ai réussi à sauver les êtres qui me sont chers. Qui regretterais-je là-bas ? Zira ? Oui, Zira. Mais le sentiment qui était né entre nous n’avait pas de nom sur la Terre ni dans aucune région du Cosmos. La séparation s’imposait. Elle a dû retrouver la paix en élevant des bébés chimpanzés, après avoir épousé Cornélius. Le professeur Antelle ? Au diable, le professeur ! Je ne pouvais plus rien faire pour lui et il a apparemment trouvé une solution satisfaisante au problème de l’existence. Je frémis seulement parfois en songeant que, placé dans les mêmes conditions que lui, et sans la présence de Zira, j’aurais pu moi aussi, peut-être, tomber aussi bas.

L’abordage de notre vaisseau s’est bien passé. J’ai pu m’en approcher peu à peu, en manœuvrant le satellite, pénétrer dans le compartiment resté béant, prévu pour le retour de notre chaloupe. Alors, les robots sont entrés en action pour refermer toutes les issues. Nous étions à bord. L’appareillage était intact et le calculateur électronique se chargea de faire toutes les opérations du départ. Sur la planète Soror, nos complices ont prétendu que le satellite avait été détruit en vol, n’ayant pu être placé sur son orbite.

Nous sommes en route depuis plus d’un an de notre temps propre. Nous avons atteint la vitesse de la lumière à une fraction infinitésimale près, parcouru en un temps très court un espace immense et c’est déjà la période de freinage, qui doit durer une autre année. Dans notre petit univers, je ne me lasse pas d’admirer ma nouvelle famille.

Nova supporte fort bien le voyage. Elle devient de plus en plus raisonnable. Sa maternité l’a transformée. Elle passe des heures en contemplation béate devant son fils, qui se révèle pour elle un meilleur professeur que moi. Elle articule presque correctement les mots qu’il prononce. Elle ne me parle pas encore à moi, mais nous avons établi un code de gestes suffisant pour nous comprendre. Il me semble que j’ai toujours vécu avec elle. Quant à Sirius, c’est la perle du cosmos. Il a un an et demi. Il marche, malgré la forte pesanteur et il babille sans cesse. J’ai hâte de le montrer aux hommes de la Terre.

Quelle émotion j’ai ressentie ce matin en constatant que le soleil commençait à prendre une dimension perceptible ! Il nous apparaît maintenant comme une boule de billard et se teinte de jaune. Je le montre du doigt à Nova et à Sirius. Je leur explique ce qu’est ce monde nouveau pour eux et ils me comprennent. Aujourd’hui, Sirius parle couramment et Nova, presque aussi bien. Elle a appris en même temps que lui. Miracle de la maternité ; miracle dont j’ai été l’agent. Je n’ai pas arraché tous les hommes de Soror à leur avilissement, mais la réussite est totale avec Nova.

Le soleil grossit à chaque instant. Je cherche à repérer les planètes dans le télescope. Je m’oriente facilement. Je découvre Jupiter, Saturne, Mars et… la Terre ; Voici la Terre !

Des larmes me montent aux yeux. Il faut avoir vécu plus d’un an sur la planète des singes pour comprendre mon émotion… Je sais ; après sept cents ans, je ne retrouverai ni parents ni amis, mais je suis avide de revoir de véritables hommes.

Collés aux hublots, nous regardons la Terre s’approcher. Il n’est plus besoin de télescope pour distinguer les continents. Nous sommes satellisés. Nous tournons autour de ma vieille planète. Je vois défiler l’Australie, l’Amérique et la France ; oui, voici la France. Nous nous embrassons tous trois en sanglotant.

Nous nous embarquons dans la deuxième chaloupe du vaisseau. Tous les calculs ont été effectués en vue d’un atterrissage dans ma patrie ; non loin de Paris, j’espère.

     

 

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