Читать онлайн "La planète des singes" автора Буль Пьер - RuLit - Страница 5

 
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Sans plus de façons, le grave savant se débarrassa à son tour de ses vêtements et plongea son corps maigre dans la piscine. Après notre long voyage, le plaisir de ce bain, dans une eau fraîche et délicieuse, nous faisait presque oublier notre récente découverte. Seul, Arthur Levain paraissait songeur et absent. J’allais le plaisanter sur son air mélancolique, quand j’aperçus la femme, juste au-dessus de nous, juchée sur la plate-forme rocheuse d’où tombait la cascade.

Jamais je n’oublierai l’impression que me causa son apparition. Je retins ma respiration devant la merveilleuse beauté de cette créature de Soror, qui se révélait à nous, éclaboussée d’écume, illuminée par le rayonnement sanglant de Bételgeuse. C’était une femme ; une jeune fille, plutôt, à moins que ce ne fût une déesse. Elle affirmait avec audace sa féminité à la face de ce monstrueux soleil, entièrement nue, sans autre ornement qu’une chevelure assez longue qui lui tombait sur les épaules. Certes, nous étions privés de point de comparaison depuis deux années, mais aucun de nous n’était enclin à se laisser abuser par des mirages. Il était évident que la femme qui se tenait immobile sur la plateforme, comme une statue sur un piédestal, possédait le corps le plus parfait qui pût se concevoir sur la Terre. Levain et moi restâmes sans souffle, éperdus d’admiration, et je crois bien que le professeur Antelle, lui-même, était touché.

Debout, penchée en avant, la poitrine tendue vers nous, les bras légèrement relevés en arrière dans l’attitude d’une plongeuse qui prend son élan, elle nous observait et sa surprise devait égaler la nôtre. Après l’avoir contemplée un long moment, j’étais si bouleversé que je ne pouvais discerner en elle des détails ; l’ensemble de sa forme m’hypnotisait. Ce fut après plusieurs minutes que je distinguai qu’elle appartenait à la race blanche, que sa peau était dorée, plutôt que bronzée, qu’elle était grande, sans excès, et mince. Ensuite, j’entrevis comme dans un rêve un visage d’une pureté singulière. Enfin, je regardai ses yeux.

Alors, mes facultés d’observation furent réveillées, mon attention se fit plus aiguë et je tressaillis, car là, dans son regard, il y avait un élément nouveau pour moi. Là, je décelai la touche insolite, mystérieuse, à laquelle nous nous attendions tous dans un monde si éloigné du nôtre. Mais j’étais incapable d’analyser et même de définir la nature de cette étrangeté. Je sentais seulement une différence essentielle avec les individus de notre espèce. Elle ne tenait pas à la couleur des yeux : ils étaient d’un gris assez peu courant chez nous, mais non exceptionnel. L’anomalie était dans leur émanation : une sorte de vide, une absence d’expression, me rappelant une pauvre démente que j’avais connue autrefois. Mais non ! ce n’était pas cela, ce ne pouvait être de la folie.

Lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était elle-même un objet de curiosité, plus précisément lorsque mon regard rencontra le sien, elle parut recevoir un choc et se détourna brusquement, d’un geste mécanique aussi prompt que celui d’un animal apeuré. Ce n’était pas par pudeur d’être ainsi surprise. J’avais la conviction qu’il eût été extravagant de la supposer capable d’un tel sentiment. Simplement, son regard n’aimait pas ou ne pouvait pas soutenir le mien. La tête de profil, elle nous épiait maintenant à la dérobée, du coin de l’œil.

« Je vous l’avais dit, c’est une femme », murmura le jeune Levain.

Il avait parlé d’une voix étranglée par l’émotion, presque basse ; mais la jeune fille l’entendit et le son de la voix produisit chez elle un effet singulier. Elle eut un mouvement de recul subit, si preste que je le comparai encore au réflexe d’un animal effaré, hésitant avant de prendre la fuite. Elle s’arrêta toutefois, après avoir fait deux pas en arrière, les rochers cachant alors la plus grande partie de son corps. Je ne distinguais plus que le haut de son visage et un œil qui nous épiait encore.

Nous n’osions faire un geste, torturés par la crainte de la voir s’enfuir. Notre attitude la rassura. Au bout d’un moment, elle s’avança de nouveau au bord de la plate-forme. Mais le jeune Levain était décidément bien trop surexcité pour pouvoir tenir sa langue.

« Jamais je n’ai vu…», commença-t-il.

Il s’arrêta, comprenant son imprudence. Elle s’était encore reculée de la même façon, comme si la voix humaine la terrifiait.

Le professeur Antelle nous fit signe de nous taire et se remit à barboter dans l’eau sans paraître lui accorder la moindre attention. Nous adoptâmes la même tactique, qui obtint un plein succès. Non seulement, elle s’approcha de nouveau, mais elle manifesta bientôt un intérêt visible pour nos évolutions, un intérêt qui s’exprimait d’une manière assez insolite, excitant davantage notre curiosité. Avez-vous jamais observé sur une plage un jeune chien craintif, dont le maître se baigne ? Il meurt d’envie de le rejoindre, mais n’ose pas. Il fait trois pas dans un sens, trois pas dans l’autre, s’éloigne, revient, secoue la tête, frétille. Tel était exactement le comportement de cette fille.

Et soudain, nous l’entendîmes ; mais les sons qu’elle proféra ajoutaient encore à l’impression d’animalité que donnait son attitude. Elle était alors à l’extrême limite de son perchoir, à croire qu’elle allait se précipiter dans le lac. Elle avait interrompu un instant son espèce de danse. Elle ouvrit la bouche. J’étais un peu à l’écart et pouvais l’observer sans être remarqué. Je pensais qu’elle allait parler, crier. J’attendais un appel. J’étais préparé au langage le plus barbare, mais non pas à ces sons étranges qui sortirent de sa gorge ; très précisément de sa gorge, car la bouche ni la langue n’avaient aucune part dans cet espèce de miaulement ou de piaulement aigu, qui semblait une fois de plus traduire la frénésie joyeuse d’un animal. Dans nos jardins zoologiques, parfois, les jeunes chimpanzés jouent et se bousculent en poussant de petits cris semblables.

Comme, interloqués, nous nous forcions à continuer de nager sans nous soucier d’elle, elle parut prendre un parti. Elle s’accroupit sur le rocher, prit appui sur ses mains et commença de descendre vers nous. Elle était d’une agilité singulière. Son corps doré se déplaçait rapidement le long de la paroi, nous apparaissant éclaboussé d’eau et de lumière, comme une vision féerique, à travers la mince lame transparente de la cascade. En quelques instants, s’accrochant à des saillies imperceptibles, elle fut au niveau du lac, à genoux sur une pierre plate. Elle nous observa encore quelques secondes, puis se mit à l’eau et nagea vers nous.

Nous comprîmes qu’elle voulait jouer et, sans nous être concertés, nous continuâmes avec ardeur des ébats qui l’avaient si bien mise en confiance, corrigeant nos façons dès qu’elle semblait effarouchée. Il en résulta, au bout de très peu de temps, un jeu dont elle avait inconsciemment établi les règles, jeu étrange en vérité, présentant quelque analogie avec les évolutions de phoques dans un bassin, qui consistait à nous fuir et à nous poursuivre alternativement, à bifurquer brusquement dès que nous nous sentions près d’être atteints et à nous rapprocher jusqu’à nous frôler sans jamais entrer en contact. C’était puéril ; mais que n’eussions-nous fait pour apprivoiser la belle inconnue ! Je remarquai que le professeur Antelle participait à ce batifolage avec un plaisir non dissimulé.

Cette séance durait depuis déjà longtemps, et nous commencions à nous essouffler, quand je fus frappé par un caractère paradoxal de la physionomie de cette fille : son sérieux. Elle était là, prenant un plaisir évident à ces amusements qu’elle inspirait, et jamais un sourire n’avait éclairé son visage. Cela me causait depuis un moment un malaise confus, dont la raison précise m’échappait et que je fus soulagé de découvrir : elle ne riait ni ne souriait ; elle émettait seulement de temps en temps un de ces petits cris de gorge qui devaient exprimer sa satisfaction. Je voulus tenter une expérience. Comme elle s’approchait de moi, fendant l’eau de sa nage particulière, qui ressemblait à celle des chiens, sa chevelure déployée derrière elle comme la queue d’une comète, je la regardai dans les yeux et, avant qu’elle eût le temps de se détourner, je lui décochai un sourire chargé de toute l’amabilité et de toute la tendresse dont j’étais capable.

     

 

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