Читать онлайн "La planète des singes" автора Буль Пьер - RuLit - Страница 8

 
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Il fallait toute la philosophie de notre chef pour nous empêcher de sombrer dans un noir découragement. Le soir tombait. Nous pouvions sans doute réussir une évasion en profitant de l’inattention générale ; mais où aller ? Même si nous parvenions à refaire le chemin parcouru, nous n’avions aucune chance de pouvoir utiliser la chaloupe. Il nous parut plus sage de rester sur place et de tenter d’amadouer ces êtres déconcertants. D’autre part, la faim nous tenaillait.

Nous nous levâmes et fîmes quelques pas timides. Ils continuèrent leurs jeux insensés sans se soucier de nous. Seule, Nova semblait ne pas nous avoir oubliés. Elle se mit à nous suivre à distance, détournant toujours la tête quand nous la regardions. Après avoir erré au hasard, nous découvrîmes que nous étions dans une sorte de campement, où les abris n’étaient même pas des huttes, mais des espèces de nids, comme en font les grands singes de notre forêt africaine : quelques branchages entrelacés, sans aucun lien, posés sur le sol ou encastrés dans la fourche des branches basses. Certains de ces nids étaient occupés. Des hommes et des femmes – je ne vois pas par quel autre nom je les désignerais – étaient tapis là, souvent par couples, assoupis, pelotonnés l’un contre l’autre à la manière des chiens frileux. D’autres abris, plus étendus, servaient à des familles entières et nous aperçûmes plusieurs enfants endormis, qui me parurent tous beaux et bien portants.

Cela n’apportait aucune solution au problème alimentaire. Enfin, nous aperçûmes au pied d’un arbre une famille qui s’apprêtait à manger ; mais leur repas n’était guère fait pour nous tenter. Ils dépeçaient, sans l’aide d’aucun instrument, un assez gros animal, qui ressemblait à un cerf. Avec leurs ongles et leurs dents, ils en arrachaient des morceaux de chair crue, qu’ils dévoraient, après en avoir seulement détaché des lanières de peau. Il n’y avait aucune trace de foyer dans les environs. Ce festin nous soulevait le cœur et d’ailleurs après nous être approchés de quelques pas, nous comprîmes que nous n’étions en aucune façon conviés à le partager ; au contraire ! Des grondements nous écartèrent bien vite.

Ce fut Nova qui vint à notre secours. Le fit-elle parce qu’elle avait fini par comprendre que nous avions faim ? Pouvait-elle vraiment comprendre quelque chose ? Ou bien parce qu’elle était affamée elle-même ? En tout cas, elle s’approcha d’un arbre de haute taille, enserra le tronc de ses cuisses, s’éleva ainsi jusqu’aux branches et disparut dans le feuillage. Quelques instants après, nous vîmes tomber sur le sol une profusion de fruits qui ressemblaient à des bananes. Puis elle redescendit, en ramassa deux ou trois et se mit à les dévorer en nous regardant. Après quelques hésitations, nous nous enhardîmes à l’imiter. Les fruits étaient assez bons et nous parvînmes à nous rassasier pendant qu’elle nous observait sans protester. Après avoir bu l’eau d’un ruisseau, nous décidâmes de passer la nuit là.

Chacun de nous choisit son coin d’herbe pour y construire un nid semblable à ceux de la cité. Nova fut intéressée par notre manège, au point même de s’approcher de moi pour m’aider à briser une branche récalcitrante.

Je fus ému par ce geste, dont le jeune Levain ressentit un dépit tel qu’il se coucha immédiatement, s’enfouit dans la verdure et nous tourna le dos. Quant au professeur Antelle, il dormait déjà tant il était recru.

Je m’attardai à terminer ma couche, toujours observé par Nova, qui s’était un peu reculée. Quand je m’étendis à mon tour, elle resta un long moment immobile, comme indécise ; puis elle s’approcha à petits pas hésitants. Je ne fis pas un geste, de crainte de l’effaroucher. Elle se coucha à côté de moi. Je ne bougeai toujours pas. Elle finit par se pelotonner contre moi, et rien ne nous distingua des autres couples qui occupaient les nids de cette étrange tribu. Mais quoique cette fille fût d’une merveilleuse beauté, je ne la considérais pas, alors, comme une femme. Ses façons étaient celles d’un animal familier qui cherche la chaleur de son maître. J’appréciai la tiédeur de son corps, sans qu’il me vînt à l’esprit de la désirer. Je finis par m’endormir dans cette position extravagante, à demi mort de fatigue, serré contre une créature étrangement belle et incroyablement inconsciente, après avoir à peine accordé un coup d’œil à un satellite de Soror, plus petit que notre Lune, qui répandait sur la jungle une lueur jaunâtre.

VIII

Le ciel blanchissait à travers les arbres quand je me réveillai. Nova dormait encore. Je la contemplai en silence et soupirai en me rappelant sa cruauté envers notre pauvre singe. Elle avait été aussi, sans doute, à l’origine de notre mésaventure, en nous signalant à ses compagnons. Mais comment lui en garder rancune devant l’harmonie de son corps ?

Elle bougea soudain et dressa la tête. Une lueur d’effroi passa dans sa prunelle et je sentis ses muscles se durcir. Devant mon immobilité, cependant, sa physionomie s’adoucit peu à peu. Elle se souvenait ; elle parvint pour la première fois à soutenir mon regard pendant un moment. Je considérai cela comme une victoire personnelle et, oubliant son émoi de la veille devant cette manifestation terrestre, je me laissai aller à lui sourire encore.

Sa réaction, cette fois, fut atténuée. Elle tressaillit, tendue de nouveau comme pour prendre son élan, mais resta immobile. Encouragé, j’accentuai mon sourire. Elle frémit encore, mais finit par se calmer, son visage n’exprimant bientôt qu’un intense étonnement. Avais-je réussi à l’apprivoiser ? Je m’enhardis à poser une main sur son épaule. Elle eut un frisson, mais ne bougea toujours pas. J’étais enivré par ce succès ; je le fus bien davantage lorsque j’eus l’impression qu’elle cherchait à m’imiter.

C’était vrai. Elle essayait de sourire. Je devinais ses efforts pénibles pour contracter les muscles de sa face délicate. Elle fit ainsi plusieurs tentatives, parvenant seulement à esquisser une sorte de grimace douloureuse. Il y avait un élément émouvant dans ce labeur démesuré d’un être humain vers une expression familière, avec un résultat si pitoyable. Je me sentis soudain bouleversé, empli de commisération comme envers un enfant infirme. J’accentuai la pression de ma main sur son épaule. J’approchai mon visage du sien. J’effleurai ses lèvres. Elle répondit à ce geste en frottant son nez contre le mien, puis en passant sa langue sur ma joue.

J’étais désorienté et indécis. A tout hasard, je l’imitai, avec maladresse. Après tout, j’étais un visiteur étranger et c’était à moi d’adopter les mœurs du grand système de Bételgeuse. Elle parut satisfaite. Nous en étions là de nos tentatives de rapprochement, moi, ne sachant trop comment poursuivre, angoissé à la pensée de commettre quelque bévue avec mes façons de la Terre, quand un effroyable charivari nous fit sursauter.

Mes deux compagnons, que j’avais égoïstement oubliés, et moi-même, nous nous trouvâmes debout dans l’aube naissante. Nova avait fait un bond encore plus rapide et présentait les signes du plus profond affolement. Je compris d’ailleurs tout de suite que ce vacarme n’était pas seulement une mauvaise surprise pour nous, mais pour tous les habitants de la forêt, car tous, abandonnant leur tanière, s’étaient mis à courir de-ci de-là d’une manière désordonnée. Il ne s’agissait plus d’un jeu, comme la veille ; leurs cris exprimaient une terreur intense.

     

 

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