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PIERRE BOULLE

LE PONT

 DE LA RIVIÈRE KWAÏ

roman

© Éditions Julliard, Paris, 1958

EAN 978-2-260-01917-6

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo

No, it was not funny ; it was rather pathetic ; he was so representative of all the past victims of the Great Joke. But it is by folly alone that the world moves, and so it is a respectable thing upon the whole. And besides, he was what one would call a good man.

Joseph Conrad

Première partie

1.

L’abîme infranchissable que certains regards voient creusé entre l’âme occidentale et l’âme orientale n’est peut-être qu’un effet de mirage. Peut-être n’est-il que la représentation conventionnelle d’un lieu commun sans base solide, un jour perfidement travesti en aperçu piquant, dont on ne peut même pas invoquer la qualité de vérité première pour justifier l’existence ? Peut-être la nécessité de « sauver la face » était-elle, dans cette guerre, aussi impérieuse, aussi vitale, pour les Britanniques que pour les Japonais ? Peut-être réglait-elle les mouvements des uns, sans qu’ils en eussent conscience, avec autant de rigueur et de fatalité qu’elle commandait ceux des autres, et sans doute ceux de tous les peuples ? Peut-être les actes en apparence opposés des deux ennemis n’étaient-ils que des manifestations, différentes mais anodines, d’une même réalité immatérielle ? Peut-être l’esprit du colonel nippon, Saïto, était-il en son essence analogue à celui de son prisonnier, le colonel Nicholson ?

C’étaient là des questions que se posait le médecin commandant Clipton, prisonnier lui aussi, comme les cinq cents malheureux amenés par les Japonais au camp de la rivière Kwaï, comme les soixante mille Anglais, Australiens, Hollandais, Américains, rassemblés par eux en plusieurs groupes, dans la région la moins civilisée du monde, la jungle de Birmanie et de Thaïlande, pour y construire une voie ferrée reliant le golfe du Bengale à Bangkok et à Singapour. Clipton se répondait parfois affirmativement, tout en reconnaissant que ce point de vue avait une allure parfaite de paradoxe, et nécessitait une élévation considérable au-dessus des manifestations apparentes. Pour l’adopter, il fallait en particulier dénier toute signification réelle aux bourrades, coups de crosse et autres brutalités plus dangereuses, par lesquelles s’extériorisait l’âme japonaise, ainsi qu’au déploiement de dignité massive dont le colonel Nicholson avait fait son arme favorite pour affirmer la supériorité britannique. Cependant, Clipton se laissait aller à porter ce jugement en ces moments où la conduite de son chef le plongeait dans une telle rage que son esprit parvenait seulement à trouver un peu d’apaisement dans une recherche abstraite et passionnée des causes premières.

Il aboutissait alors invariablement à la conclusion que l’ensemble des caractères composant la personnalité du colonel Nicholson (il entassait pêle-mêle dans cette respectable collection le sentiment du devoir, l’attachement aux vertus ancestrales, le respect de l’autorité, la hantise de la discipline et l’amour de la tâche correctement accomplie) ne pouvaient être mieux condensés que par le mot : snobisme. Pendant ces périodes d’investigation fébrile, il le tenait pour un snob, le type parfait du snob militaire, qu’une longue synthèse a lentement élaboré et mûri depuis l’âge de pierre, la tradition assurant la conservation de l’espèce.

Clipton, d’ailleurs, était par nature objectif et possédait le don rare de pouvoir considérer un problème sous des angles très différents. Sa conclusion ayant un peu calmé la tempête déchaînée en son cerveau par certaines attitudes du colonel, il se sentait soudain porté à l’indulgence, et reconnaissait, en s’attendrissant presque, la haute qualité de ses vertus. Il admettait que, si celles-ci étaient le propre d’un snob, une logique à peine plus poussée imposait probablement aussi de classer dans leur même catégorie les plus admirables sentiments, et d’en arriver finalement à discerner dans l’amour maternel la plus éclatante manifestation de snobisme en ce monde.

Le respect que le colonel Nicholson éprouvait pour la discipline avait été illustré dans le passé en différentes régions de l’Asie et de l’Afrique. Il avait été affirmé une fois de plus lors du désastre qui suivit l’invasion de la Malaisie, à Singapour, en 1942.

Après que l’ordre de mettre bas les armes eut été émis par le haut commandement, comme un groupe de jeunes officiers de son régiment avaient établi un plan pour gagner la côte, s’emparer d’une embarcation et voguer vers les Indes néerlandaises, le colonel Nicholson, tout en rendant hommage à leur ardeur et à leur courage, avait combattu ce projet par tous les moyens encore à sa disposition.

Il avait d’abord cherché à les convaincre. Il leur avait expliqué que cette tentative était en opposition directe avec les instructions reçues. Le commandant en chef ayant signé la capitulation pour toute la Malaisie, aucun sujet de Sa Majesté ne pouvait s’échapper sans commettre un acte de désobéissance. Pour lui-même, il ne voyait qu’une ligne de conduite possible : attendre sur place qu’un officier supérieur japonais vînt recevoir sa reddition, celle de ses cadres et celle des quelques centaines d’hommes qui avaient échappé au massacre des dernières semaines.

« Quel exemple pour les troupes, disait-il, si les chefs se dérobent à leur devoir ! »

Ses arguments avaient été soutenus par la pénétrante intensité que prenait son regard aux heures graves. Ses yeux avaient la couleur de l’océan Indien par temps calme, et sa face, en perpétuel repos, était l’image sensible d’une âme ignorant les troubles de conscience. Il portait la moustache blonde, tirant sur le roux, des héros placides, et les reflets rouges de sa peau témoignaient d’un cœur pur, contrôlant une circulation sanguine sans défaut, puissante et régulière. Clipton, qui l’avait suivi tout au long de la campagne, s’émerveillait chaque jour de voir miraculeusement matérialisé sous ses yeux l’officier britannique de l’armée des Indes, un être qu’il avait toujours cru légendaire, et qui affirmait sa réalité avec une outrance provoquant en lui ces crises douloureusement alternées d’exaspération et d’attendrissement.

Clipton avait plaidé la cause des jeunes officiers. Il les approuvait, et il l’avait dit. Le colonel Nicholson le lui avait gravement reproché, exprimant sa pénible surprise de voir un homme d’âge mûr, occupant une position lourde de responsabilités, partager les espoirs chimériques de jeunes gens sans cervelle et encourager des improvisations aventureuses, lesquelles ne donnent jamais rien de bon.

Ses raisons exposées, il avait donné des ordres précis et sévères. Tous les officiers, sous-officiers et hommes de troupe attendraient sur place l’arrivée des Japonais. Leur reddition n’étant pas une affaire individuelle, ils ne devaient en aucune façon s’en sentir humiliés. Lui seul en portait le poids dans le cadre du régiment.

La plupart des officiers s’étaient résignés, car sa force de persuasion était grande, son autorité considérable, et sa bravoure personnelle indiscutable interdisait d’attribuer sa conduite à un autre mobile que le sentiment du devoir. Quelques-uns avaient désobéi et étaient partis dans la jungle. Le colonel Nicholson en avait éprouvé un réel chagrin. Il les avait fait porter déserteurs, et ce fut avec impatience qu’il attendit l’arrivée des Japonais.

En prévision de cet événement, il avait organisé dans sa tête une cérémonie empreinte d’une sobre dignité. Après avoir médité, il avait décidé de tendre, au colonel ennemi chargé de recevoir sa reddition, le revolver qu’il portait au côté, comme objet symbolique de sa soumission au vainqueur. Il avait répété plusieurs fois le geste, et était certain de pouvoir décrocher l’étui facilement. Il avait revêtu son meilleur uniforme et exigé que ses hommes fissent une toilette soignée. Puis, il les avait rassemblés et fait former des faisceaux dont il avait vérifié l’alignement.

     

 

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