— Je regrette pour l’école.
— Oh, moi aussi. Les écoles sont une bonne chose. Mais ici rien n’est innocent ; l’instituteur était du Viêt-minh.
— Vous le savez par photos aériennes ?
— Le renseignement, mon vieux. Bien plus efficace que de jouer à cache-cache avec vos copains dans votre petit château. Venez voir. »
Salagnon et Moreau le suivirent, les Thaïs aussi, en retrait. Ils allèrent entre les paillotes, là où les villageois étaient accroupis, gardés par des légionnaires.
« Ma section, dit l’Allemand. Nous sommes spécialisés dans la recherche et la destruction. Nous apprenons ce qu’il faut savoir, nous trouvons l’ennemi et nous le liquidons. Ce matin nous avons rassemblé tout le monde. Nous avons vite repéré les suspects : ceux qui ont l’air intelligent, ceux qui ont l’air d’avoir quelque chose à cacher, ceux qui ont peur. C’est une technique, cela s’apprend ; avec un peu de pratique, cela se sent, et on a vite des résultats. Nous n’avons pas encore retrouvé l’instituteur, mais ça ne va pas tarder. »
Un Vietnamien à genoux avait le visage tuméfié. L’Allemand se planta devant lui. Ses sbires blonds, l’arme à la hanche, le doigt toujours sur la détente, l’encadraient ; ils contrôlaient l’espace vide autour de lui de leurs yeux froids, cela faisait comme une scène, et tous pouvaient voir ce qui se passait. L’Allemand reprit l’interrogatoire. Les Vietnamiens baissaient la tête, se serraient les uns contre les autres, accroupis en une masse tremblante. Les légionnaires tout autour s’en foutaient. L’Allemand hurlait des questions, sans jamais perdre le contrôle, dans un français élégamment déformé par l’accent. Et le Vietnamien à genoux, le visage ensanglanté, répondait dans un français monosyllabique et plaintif, difficilement compréhensible, il ne formait aucune phrase complète et crachait des mucosités rouges. L’un des sbires le frappa et il s’effondra, il poursuivit à coups de pied sans que ses traits ne se crispent ; les grosses sculptures de ses semelles écrasaient le visage de l’homme à terre, et l’autre sbire regardait autour, son arme prête. À chaque coup le Vietnamien à terre tressautait, du sang jaillissait de sa bouche et de son nez. L’Allemand continuait, hurlant des questions mais sans se fâcher, il travaillait. Moreau regardait la scène avec mépris, mais sans rien dire. Les Thaïs accroupis attendaient avec indifférence, ce qui arrivait aux Vietnamiens ne les concernait pas. Les femmes serraient leurs enfants, cachaient leur visage, piaillaient d’un ton si aigu que l’on ne savait si elles disaient quelque chose ou bien pleuraient ; les rares hommes ne bougeaient pas, ils savaient que leur tour viendrait. Salagnon écoutait. L’Allemand interrogeait en français, et le Vietnamien répondait en français. D’aucun des deux ce n’était la langue, mais le français dans la jungle du Tonkin était la langue internationale de l’interrogatoire poussé. Ceci troublait Salagnon bien plus que la violence physique, qui ne l’atteignait plus. Le sang et la mort l’indifféraient maintenant, mais pas l’usage de sa langue maternelle pour dire une telle violence. Cela aussi passerait, et les mots pour dire cette violence disparaîtraient. Il l’espérait, ce jour-là, où ces mots on ne les emploierait plus, où se ferait enfin le silence.
L’Allemand lança un ordre bref en désignant une femme ; deux soldats allèrent dans le groupe des Vietnamiens accroupis et la relevèrent. Elle sanglotait, cachée derrière ses cheveux en désordre. Il repassa au français : « C’est elle, ta femme ? Tu sais ce qui va lui arriver ? » Un des sbires la tenait. L’autre lui arracha sa tunique, et apparurent de petits seins pointus, de petits bombements de peau claire. « Tu sais ce que nous pouvons faire avec elle ? Oh, pas la tuer, pas lui faire mal, juste chahuter un peu. Alors ? — Dessous l’école », dit l’autre dans un murmure.
L’Allemand fit un geste, deux soldats partirent en courant et revinrent en traînant l’instituteur. « Une cache, sous l’école. — Eh bien voilà. »
L’Allemand fit le geste de balayer d’un revers de main, et les sbires relevèrent le Vietnamien interrogé, qu’ils soutinrent sans brusquerie ; ils l’emmenèrent avec l’instituteur vers la lisière, à l’écart. Il alluma une cigarette et revint vers Salagnon.
« Qu’allez-vous en faire ?
— Oh, les liquider.
— Vous n’interrogez pas l’instituteur ?
— Pour quoi faire ? Il a été identifié, et trouvé ; c’était lui le problème. C’était aussi le chef du village qui jouait double jeu, mais les Viets l’ont eu avant nous. Voilà, village nettoyé. Vietfrei.
— Vous êtes sûr que l’instituteur était le responsable viet ?
— L’autre l’a dénoncé, non ? Et dans la situation où il était, on ne ment pas, croyez-moi.
— Vous auriez liquidé deux types au hasard, ç’aurait été pareil.
— Cela n’a aucune importance, jeune Salagnon. La culpabilité personnelle n’a aucune importance. La terreur est un état général. Quand elle est bien menée, bien implacable, sans répit et sans faiblesse, alors les résistances s’effondrent. Il faut faire savoir que n’importe quoi peut arriver à n’importe qui, et alors plus personne ne fera plus rien. Croyez-en mon expérience. »
Les camions continuaient de gravir la route coloniale, s’enfonçaient dans la forêt avec leur chargement de soldats. D’autres descendirent, emportant les parachutistes vers Hanoï, pour d’autres aventures. Deux chasseurs arrivèrent en volant très bas, avec un bruit de moustiques pressés. Ils frôlèrent la cime des arbres, ils virèrent sur l’aile, ensemble, et lâchèrent sous eux un bidon qui descendit en tournoyant. Ils firent demi-tour, disparurent, et derrière eux la forêt s’embrassa, se consuma très vite dans une grosse flamme ronde tachée de noir.
« Ils passent la forêt au napalm, pour griller ceux qui restent, sourit l’Allemand. Il doit y en avoir encore, de la division qui est passée devant vous. L’affaire n’est pas finie.
— Viens », dit Moreau.
Il entraîna Salagnon et ils remontèrent vers le poste, suivis par les Thaïs qui ne disaient rien.
« Tu crois qu’ils s’en foutent ? demanda Salagnon.
— Ils sont thaïs, les villageois sont vietnamiens ; ils s’en moquent. Et puis les Asiatiques ont une perception de la violence différente de la nôtre, un seuil de tolérance bien plus élevé.
— Tu crois ?
— Tu as vu comme ils supportent tout ?
— Ils n’ont pas bien le choix…
— Le problème ce sont nos états d’âme. Ce type que tu connais, cet Allemand, ce qu’il fait, il le fait sans états d’âme. Il nous faudrait un peu moins d’âme, une âme sans états pour faire comme eux. C’est comme ça qu’il fait, le Viêt-minh, et c’est pour ça qu’il gagne. Mais patience, il n’a qu’un peu d’avance, juste quelques années ; quelques mois peut-être. Avec ce que nous avons fait aujourd’hui, nous serons bientôt comme lui ; comme eux. Et alors là nous verrons.
— Mais nous n’avons rien fait, nous.
— Tu as tout regardé, Victorien. Dans ce domaine, il n’y a presque pas de différence entre voir et faire. Juste un peu de temps. J’en sais quelque chose : j’ai tout appris sur le tas, en regardant. Et maintenant je me vois mal revenir en France. »
Dans la nuit voilée on ne voyait pas grand-chose. L’attaque du poste fut brutale. Les ombres glissaient dans les herbes hautes, leurs sandales à semelle de pneu ne faisaient aucun bruit. Un coup de clairon réveilla tout le monde. Ils hurlèrent ensemble et coururent, les premiers grésillèrent sur les fils qui entrelaçaient les bambous épointés. L’électricité crachotait avec des étincelles bleues, on les voyait crier, bouche ouverte, dents blanches, yeux élargis. Salagnon dormait en short, il enfila ses chaussures sans les lacer, tomba du lit, prit son arme qui traînait dessous et sortit en courant de la casemate. Dans le fossé les ombres du Viêt-minh s’entassaient sur les chevaux de frise. Les pièges de Gascard fonctionnaient, des corps réduits à leur silhouette basculaient, s’effondraient brusquement, hurlaient le pied dans un trou garni de pointes. Les mitrailleuses des tours astiquaient la base des murs d’un tir continu, leur lueur et celle des grenades donnaient à l’instant de leur mort un visage à ceux qui tombaient. Salagnon n’avait rien à dire, aucun ordre à donner, on ne pouvait rien entendre qui soit dit. Chacun, tout seul, savait ce qu’il faisait, faisait tout ce qu’il pouvait. Et ensuite on verrait. Il rejoignit deux Thaïs en haut du mur de terre, adossés au parapet, le dos à l’assaut, à côté d’une caisse ouverte. Ils prenaient une grenade, la dégoupillaient, la lançaient par-dessus leur épaule comme l’enveloppe d’une graine de tournesol, sans regarder. Elle explosait au bas du mur avec une grosse lueur et une secousse qui ébranlait la terre battue. Ils continuaient. Salagnon risqua un œil. Un tapis de corps d’où émergeaient des pointes de bambou comblait le fossé, l’électricité avait fini par se couper, la première vague avait fait fondre les fils, un nouveau bataillon montait à l’assaut, se servant du précédent comme échelle. Il entendit des balles siffler à son oreille. Il s’assit avec les Thaïs devant la caisse ouverte, et comme eux entreprit d’écosser les grenades et de les lancer par-dessus son épaule, sans rien voir. Un trait de flamme traversa la nuit, une fusée à charge creuse percuta le cube de béton qu’ils avaient construit et explosa à l’intérieur. Le bloc de béton carbonisé se fendit et bascula, la tour de terre s’effondra à moitié. Deux Thaïs courbés montèrent en courant sur la ruine, portant un FM, ils s’allongèrent. L’un tirait, précis et buté, l’autre le tenait par l’épaule et lui désignait les cibles, il lui passait les chargeurs qu’il prenait dans une grosse musette. Le clairon sonna, très clair, et les ombres se retirèrent, laissant des taches sombres par terre. « Halte au feu ! » hurla Moreau, quelque part sur un mur. Dans le silence, Salagnon sentit qu’il avait mal à l’intérieur des oreilles. Il se releva et retrouva Moreau, en caleçons et pieds nus, le visage noirci de poudre, les yeux brillants. Des Thaïs étendus ici et là ne se relevaient pas. Il ne savait pas leur nom ; il se rendit compte qu’après avoir vécu si longtemps près d’eux il ne les reconnaissait pas. Il ne pourrait savoir s’il en manquait qu’en les comptant.