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En une nuit les petits postes de la Haute-Région furent balayés, une brèche s’ouvrit sur la carte, les divisions du général Giap se déversaient sur le delta. Ils fuyaient. Quand ils parvinrent à la route coloniale, un char basculé fumait, écoutille ouverte. Des carcasses de camions noircis avaient été abandonnées, des objets divers jonchaient le sol, mais aucun corps. Ils se cachèrent dans de grandes herbes sur le bas-côté, méfiants, mais rester couchés et ne plus bouger leur faisait craindre de s’endormir.

« On y va ? souffla Salagnon. Derrière ils ne vont pas tarder.

— Attends. »

Moreau hésitait. Un coup de sifflet à roulette déchira l’air imprégné d’eau. Le silence se fit dans la forêt, les animaux se turent, il n’y eut plus de cris, plus de craquement de branches, plus de froissement de feuilles, plus de pépiement d’oiseaux et de crissement d’insectes, tout ce que l’on finit par ne plus entendre mais qui est toujours là : quand cela s’arrête, cela saisit, on s’attend au pire. Sur la piste apparut un homme qui poussait un vélo. Derrière lui, des hommes allaient au pas en poussant chacun un vélo. Les vélos ressemblaient à de petits chevaux asiatiques, ventrus et aux pattes courtes. D’énormes sacs pendaient du cadre, dissimulant les roues. Par-dessus en équilibre tenaient des caisses d’armes peintes en vert avec des caractères chinois au pochoir. Des chapelets d’obus de mortier reliés par des cordes de paille descendaient le long de leurs flancs. Chaque vélo penchait, guidé par un homme en pyjama noir qui le contrôlait à l’aide d’une canne de bambou ligaturée au guidon. Ils avançaient lentement, en file et sans bruit, encadrés de soldats en uniforme brun, casqués de feuilles, leur fusils en travers de la poitrine, qui inspectaient le ciel. « Des vélos », murmura Moreau. On lui avait parlé du rapport du Renseignement qui calculait les capacités de transport du Viêt-minh. Il ne dispose pas de camions, ni de routes, les animaux de trait sont rares, les éléphants ne sont que dans les forêts du Cambodge ; tout est donc porté à dos d’homme. Un coolie porte dix-huit kilos dans la forêt, il doit emporter sa ration, il ne peut rien porter de plus. Le Renseignement calculait l’autonomie des troupes ennemies à partir de chiffres indiscutables. Pas de camions, pas de routes, dix-huit kilos pas plus, et il doit porter sa ration. Dans la forêt on ne trouve rien, rien de plus que ce qu’on apporte. Les troupes du Viêt-minh ne peuvent donc se concentrer plus de quelques jours puisqu’elles n’ont rien à manger. Faute de camions, faute de routes, faute de disposer d’autre chose que de petits hommes qui ne portent pas très lourd. On pouvait donc tenir plus longtemps qu’eux, grâce à des camions acheminant par les routes une infinité de boîtes de sardines. Mais là devant eux, pour le prix d’un vélo Manufrance acheté à Hanoï, peut-être volé dans un entrepôt d’Haïphong, chaque homme portait seul et sans peine trois cents kilos dans la forêt. Les soldats de l’escorte inspectaient le ciel, la piste, les bas-côtés. « Ils vont nous voir. » Moreau hésitait. La fatigue l’avait émoussé. Survivre c’est prendre la bonne décision, un peu au hasard, et cela demande d’être tendu comme une corde. Sans cette tension le hasard est moins favorable. Le bourdonnement des avions occupa le ciel, sans direction précise, pas plus fort qu’une mouche dans une pièce. Un soldat de l’escorte porta à ses lèvres le sifflet à roulette pendu à son cou. Le signal suraigu déchira l’air. Les vélos tournèrent ensemble et disparurent entre les arbres. Le bourdonnement des avions s’accentuait. Sur la piste ne restait rien. Le silence des animaux ne se percevait pas d’en haut. Les deux avions passèrent à basse altitude, les bidons spéciaux accrochés sous leurs ailes. Ils s’éloignèrent. « On y va. » Restant courbés, ils s’enfoncèrent dans la forêt. Ils coururent entre les arbres, loin de la route coloniale, vers la rivière où peut-être on les attendait encore. Derrière eux le sifflet retentit à nouveau, étouffé par la distance et les feuillages. Ils coururent dans les bois, ils suivaient la pente, ils filaient vers la rivière. Quand le souffle commença de leur manquer, ils continuèrent d’un pas vif. En file ils produisaient un martèlement sur le sol, un bruit continu de halètements, de semelles épaisses contre le sol, de frottements sur les feuilles molles, d’entrechoquements des mousquetons de fer. Ils ruisselaient de sueur. La chair de leur visage fondait dans la fatigue. On ne distinguait plus que les os, les rides d’effort comme un système de câbles, la bouche qu’ils ne pouvaient plus fermer, les yeux grands ouverts des Européens qui ahanaient, et ceux, réduits à des fentes, des Thaïs qui couraient à petits pas. Ils entendirent un grondement continu, rendu diffus par la distance, par la végétation, par les arbres emmêlés. Des bombes et des obus explosaient quelque part, plus loin, du côté vers lequel ils se dirigeaient.

Ils tombèrent sur les Viets par hasard, mais cela devait arriver. Ils étaient nombreux à parcourir en secret ces forêts désertes. Les soldats du Viêt-minh étaient assis par terre, adossés aux arbres. Ils avaient posé leurs fusils chinois en faisceau, ils parlaient en riant, certains fumaient, certains buvaient dans des jarres entourées de paille, certains torse nu s’étiraient ; ils étaient tous très jeunes, ils faisaient la pause, ils bavardaient ensemble. Au milieu du cercle, un gros vélo Manufrance couché sur ses sacs ressemblait à un mulet malade.

Le moment où ils les virent ne dura pas, mais la pensée va vite ; et en quelques secondes leur jeunesse frappa Salagnon, leur délicatesse et leur élégance, et cet air joyeux qu’ils avaient lorsqu’ils s’asseyaient ensemble sans cérémonie. Ces jeunes garçons venaient ici échapper à toutes les pesanteurs, villageoises, féodales, coloniales, qui accablaient les gens du Vietnam. Une fois dans la forêt, quand ils posaient leurs armes, ils pouvaient se sentir libres et sourire d’aise. Ces pensées venaient à Salagnon tandis qu’ils dévalait la pente une arme à la main, elles venaient froissées en boule, sans se déployer, mais elles avaient force d’évidence : les jeunes Vietnamiens en guerre avaient plus de jeunesse et d’aisance, plus de plaisir d’être ensemble que les soldats du corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient, usés de fatigue et d’inquiétude, qui s’épaulaient au bord de la rupture, qui se soutenaient dans le naufrage. Mais peut-être cela tenait-il à la différence des visages, et ceux des autres il les interprétait mal.

Un coolie s’occupait de la roue arrière du vélo couché. Il regonflait le pneu avec une pompe à main et les autres, sans rien faire pour l’aider, profitant de la pause, l’encourageaient en riant. Jusqu’au dernier moment ils ne se virent pas. La bande armée des Français dévalait la pente en regardant leurs pieds ; les Vietnamiens suivaient les gestes du coolie qui actionnait à petits gestes la pompe à main. Ils se virent au dernier moment et personne ne sut ce qu’il faisait, ils agirent tous par réflexe. Moreau portait un FM en bandoulière ; il avait sa main sur la poignée pour que l’arme ne ballotte pas, il tira en courant, et plusieurs Viets assis s’effondrèrent. Les autres essayèrent de se lever et furent tués, ils essayèrent de prendre leurs fusils et furent tués, ils essayèrent de fuir et furent tués, le faisceau de fusils s’effondra, le coolie à genoux devant son vélo se redressa, sa pompe à main encore reliée au pneu, et il s’effondra, le torse percé d’une seule balle. Un Viet qui s’était éloigné, qui avait défait sa ceinture derrière un buisson, prit une grenade qui y était attachée. Un Thaï l’abattit, il lâcha la grenade, qui roula dans la pente. Salagnon ressentit un coup énorme à la cuisse, un coup à la hanche qui lui faucha les jambes, il tomba. Le silence se fit. Cela avait duré quelques secondes, le temps de descendre une pente en courant. Le dire est déjà le dilater. Salagnon essaya de se relever, sa jambe pesait comme une poutre accrochée à sa hanche. Son pantalon était mouillé, tout chaud. Il ne voyait rien que le feuillage au-dessus de lui, qui cachait le ciel. Mariani se pencha. « Tu es amoché, murmura-t-il. Tu peux marcher ? — Non. » Il s’occupa de sa jambe, ouvrit le pantalon au poignard, pansa la cuisse très serré, l’aida à s’asseoir. Moreau était étendu à plat ventre, les Thaïs en cercle autour de lui, immobiles. « Tué sur le coup, souffla Mariani. — Lui ? — Un éclat ; ça coupe comme une lame. Toi, tu l’as eu dans la cuisse. Une chance. Lui, c’est la gorge. Couic ! » Il fit le geste de se passer le pouce sous le menton, d’un côté à l’autre. Tout le sang de Moreau s’était répandu, formait une grande tache de terre sombre autour de son cou. Ils coupèrent des gaules souples, les ébranchèrent au sabre, firent des civières avec des chemises prises sur les morts. « Le vélo, dit Salagnon. — Quoi, le vélo ? — On le prend. — Tu es fou, on ne va pas s’encombrer d’un vélo ! — On le prend. On ne nous croira jamais si on dit qu’on a vu des vélos dans la jungle. — C’est sûr. Mais on s’en moque, non ? — Un type tout seul avec un vélo il porte trois cents kilos dans la jungle. On le prend. On leur apporte. On leur montre. — D’accord. D’accord. »