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— J’étais un peu jeune.

— On a dû vous raconter. Ici, dans la situation où nous sommes, une retraite bien menée vaut une victoire. Les survivants d’une fuite peuvent être décorés comme des vainqueurs.

— Mais vous, qu’est-ce que vous faites là ?

— Auprès de vous ? Je prends de vos nouvelles. Je vous aime bien, jeune Salagnon.

— Je veux dire en Indochine.

— Je me bats, comme vous.

— Vous êtes allemand.

— Et alors ? Vous n’êtes pas plus indochinois que je ne le suis, que je sache. Vous faites la guerre. Je fais la guerre. Peut-on faire autre chose une fois que l’on a appris ça ? Comment pourrais-je vivre en paix maintenant, et avec qui ? En Allemagne, tous les gens que je connaissais sont morts en une seule nuit. Les lieux où j’ai vécu ont disparu la même nuit. Que reste-t-il en Allemagne de ce que je connaissais ? Pour quoi revenir ? Pour reconstruire, faire de l’industrie, du commerce ? Devenir employé de bureau, avec une serviette et un petit chapeau ? Aller chaque matin au bureau après avoir sillonné l’Europe en bras de chemise, en vainqueur ? Ce serait finir ma vie d’une bien horrible façon. Je n’ai personne à qui raconter ce que j’ai vécu. Alors je veux mourir comme j’ai vécu, en vainqueur.

— Si vous mourez là, vous serez enterré dans la jungle, voire laissé par terre, dans un coin que personne ne connaîtra.

— Et alors ? Qui me connaît encore, à part ceux qui font la guerre avec moi ? Ceux qui pouvaient se souvenir de mon nom sont morts en une seule nuit, je vous l’ai dit, ils ont disparu dans les flammes d’un bombardement au phosphore. Il n’est rien resté de leur corps, rien d’humain, juste des cendres, des os entourés d’une membrane séchée, et des flaques de graisse que l’on a nettoyées au matin à l’eau chaude. Vous saviez que chaque homme contient quinze kilos de graisse ? On l’ignore quand on vit, c’est quand elle fond et qu’elle coule que l’on s’en rend compte. Ce qui reste du corps, le sac séché flottant sur une flaque d’huile, est beaucoup plus petit, bien plus léger qu’un corps. On ne le reconnaît pas. On ne sait même pas que c’est humain. Alors je reste ici.

— Vous n’allez pas me faire le coup de la victime. Les pires saloperies, c’est vous qui les avez faites, non ?

— Je ne suis pas une victime, monsieur Salagnon. Et c’est pour cela que je suis en Indochine, et non pas comptable dans un bureau reconstruit de Francfort. Je viens finir ma vie en vainqueur. Dormez, maintenant. »

Salagnon passa une nuit horrible où il trembla de froid. Sa cuisse blessée grossissait jusqu’à l’étouffer, puis elle se dégonflait d’un coup et il perdait l’équilibre. Le tas de morts luisait dans l’obscurité, et plusieurs fois Moreau bougea et essaya de lui adresser la parole. Poliment, il regardait le tas des morts qui heure après heure s’affaissait un peu plus, s’apprêtant à répondre s’il lui avait posé clairement une question.

Le matin, un grand drapeau rouge orné d’une étoile d’or se leva. Il fut agité à la lisière de la forêt et un clairon sonna. Une nuée de soldats casqués de feuilles fonça sur les barbelés enroulés, sur les sacs de sable dissimulant les tranchées, sur les trous munis de mines, sur les piques, les pièges, sur les armes qui tiraient jusqu’à en faire rougir leurs canons. Ils étaient si nombreux qu’ils absorbaient le métal qu’on leur lançait, qu’ils marchaient toujours, qu’ils résistaient au feu. Sous Salagnon couché le sol en tremblait. Ce tremblement était douloureux, pénétrait par sa jambe, remontait jusqu’à son crâne. L’effet de la morphine se dissipait ; personne ne pensait à lui en donner.

On mourait beaucoup aux abords de ce village. Les défenses se remplissaient de corps abîmés, découpés, brûlés. L’armée du Viêt-minh mourait massivement et avançait toujours ; la Légion mourait homme par homme et ne reculait pas. Ils furent si proches que les canons se turent. On lançait des grenades à la main. Des hommes se retrouvaient face à face, s’attrapaient par la chemise et s’ouvraient le ventre au couteau.

Les chars amphibies sortirent de la rivière, crapauds-buffles noirs et luisants, précédés de flammes et suivis de fumée pétaradante. Ruisselant, ils grimpèrent la rive bourbeuse et contre-attaquèrent. De petits avions au vrombissement serré passèrent au-dessus des arbres, et derrière la forêt flamba, avec tous les hommes qu’elle contenait. Des barges armées remontèrent la rivière, leur cale vide. On évacua les trous fortifiés, on détruisit le matériel, on laissa les obus et les grenades en les piégeant. « Et mon vélo ? demanda Salagnon quand on le transporta. — Quoi votre vélo ? — Le vélo que j’avais rapporté. Je l’avais piqué aux Viets. — Ils font du vélo dans la jungle, les Viets ? — Ils transportent du riz. Il faut montrer le vélo à Hanoï. — Vous croyez qu’on va s’encombrer d’un vélo ? Vous voulez rentrer à bicyclette, Salagnon ? » Les hommes montaient à bord sans courir, chargeaient les blessés et les morts. Des obus tombaient au hasard, parfois dans l’eau, parfois sur les berges où ils soulevaient des gerbes de boue. Une barge fut touchée, un obus dévasta la cale, et ses occupants avec. Elle dériva en brûlant sur le cours lent de la rivière. Gascard disparut dans un tourbillon d’eau brune ensanglantée. Salagnon allongé sur le métal vibrant n’était plus que douleur.

À l’hôpital militaire il se réveilla dans une grande salle où on alignait les blessés sur des lits parallèles. Les hommes amaigris restaient allongés sur des draps propres, ils rêvassaient en regardant le ventilateur du plafond, ils soupiraient, et parfois changeaient de position en essayant de ne pas arracher leur perfusion et de ne pas appuyer sur leurs pansements. Une lumière douce venait des grandes fenêtres laissées ouvertes, que l’on voilait de rideaux blancs qui flottaient à peine. Ils agitaient des ombres légères sur les murs, sur les peintures pâlies, rongées par l’humidité coloniale ; cette tranquille déliquescence soignait leur corps mieux que tous les médicaments. Certains mouraient comme on s’éteint.

Au bout de la rangée de lits, très loin de la fenêtre, un homme que l’on avait amputé d’une jambe n’arrivait pas à dormir. Il se plaignait en allemand, à mi-voix, il répétait toujours les mêmes mots d’une voix d’enfant. Un grand type à l’autre bout de la rangée repoussa son drap, se leva d’un coup, et parcourut tous les lits en boitant, s’appuyant en grimaçant sur leur armature de fer. Arrivé devant le lit du geigneur, il se redressa, tout raide dans son pyjama, et l’engueula en allemand. L’autre baissa la tête, acquiesça en l’appelant Obersturmführer, et il se tut. L’officier revint à son lit en grimaçant toujours et se recoucha. Il n’y eut plus dans la grande salle que des respirations paisibles, le vol des mouches, et le grincement du grand ventilateur au plafond qui n’allait pas très vite. Salagnon se rendormit.

Et ensuite ? Pendant que Victorien Salagnon guérissait de sa blessure, au dehors la guerre continuait. À toute heure des colonnes motorisées traversaient Hanoi, allaient dans tous les coins du delta, revenaient de la Haute-Région. Les camions déchargeaient leurs blessés dans la cour de l’hôpital, des éclopés mal pansés que des soldats portaient sur des civières, que les infirmières soutenaient jusqu’à un lit vide pour les moins abîmés. Ils s’affaissaient sur le lit avec un soupir, flairaient les draps propres et souvent s’endormaient aussitôt, sauf ceux qui souffraient trop de leurs blessures encroûtées ; alors le médecin passait, distribuait de la morphine, calmait les douleurs. Cette étrange machine qu’est l’hélicoptère apportait sur le toit les plus gravement atteints, l’uniforme méconnaissable, le corps noirci, leurs chairs tellement tuméfiées qu’on devait les emporter par les airs. Des avions passaient au-dessus d’Hanoï, des chasseurs chargés de bidons spéciaux, des Dakota en file ronronnante remplis de parachutistes. Certains revenaient en tirant derrière eux une lourde fumée noire qui rendait leur équilibre incertain.