Un long silence suivit que Tiphaine mit à profit pour récurer le fond d’une casserole en fer.
« C’est important d’avoir des amis », dit mademoiselle Trahison d’une voix d’une certaine manière plus ténue que précédemment. Comme si Tiphaine avait gagné. « Quand tu auras fini, mignonne, sois gentille et va me chercher mon sac à fourbi. »
Tiphaine s’exécuta puis se rendit en hâte dans la laiterie. C’était toujours agréable de s’y retrouver. Le local lui rappelait chez elle et elle y réfléchissait mieux. Elle…
Il y avait un trou en forme de fromage au bas de la porte, mais Horace avait réintégré sa cage défoncée, où il émettait un léger mnmnmnmn qui était peut-être un ronflement de fromage. Elle le laissa tranquille et s’occupa du lait du matin.
Au moins il ne neigeait pas. Elle se sentit rougir et s’efforça de chasser cette pensée même.
Et il allait y avoir une assemblée de convent ce soir. Les autres filles le sauraient-elles ? Hah ! Évidemment, tiens. Les sorcières faisaient attention à la neige, surtout si ça promettait d’embarrasser quelqu’un.
« Tiphaine ? J’aimerais te parler », cria mademoiselle Trahison.
Mademoiselle Trahison l’appelait très rarement par son prénom. C’était assez inquiétant de l’entendre le prononcer.
Elle tenait un fourbi. Sa souris d’aveugle pendouillait gauchement parmi les bouts d’os et de ruban.
« C’est très embêtant, dit-elle avant d’élever la voix. Ah, espaeces de vorieus ! Sorteuz de là ! Je sais que vos aetes là ! Je vos vwas qui me raviseuz ! »
Des têtes de Feegle apparurent derrière presque tout ce qu’il y avait dans la chaumière.
« Bien ! Tiphaine Patraque, assieds-toi ! » Tiphaine s’assit aussitôt.
« Et en un moment pareil, en plus, poursuivit mademoiselle Trahison en posant le fourbi. C’est très embêtant. Mais il n’y a pas de doute. » Elle marqua un temps avant d’ajouter : « Je vais mourir après-demain. Vendredi, juste avant six heures et demie du matin. »
C’était une déclaration impressionnante, et elle ne méritait pas la réplique qui suivit : « Oh, c’eut damaje de rateu la fin de saemine comme cha, dit Rob Deschamps. Vos alleuz dans un chwaete cwin ?
— Mais… Mais… vous ne pouvez pas mourir ! s’exclama Tiphaine. Vous avez cent treize ans, mademoiselle Trahison !
— Tu sais, c’est très certainement pour ça, petite, répondit calmement mademoiselle Trahison. On ne t’a jamais appris que les sorcières sont averties de l’heure de leur mort ? De toute façon, j’aime les beaux enterrements.
— Oh win, rieu de tael qu’une bonne vaeyeu funaebe, reprit Rob Deschamps. Aveu des bwassons, des danses, des complumaets, des banqueuts et encore des bwassons à gogo.
— Il peut y avoir un peu de sherry moelleux, reconnut mademoiselle Trahison. Quant au banquet, comme je dis toujours, on ne risque pas de beaucoup se tromper avec un rouleau au jambon.
— Mais vous ne pouvez pas…» allait protester Tiphaine, avant de se taire quand mademoiselle Trahison tourna brusquement la tête comme le fait un poulet.
«… te laisser comme ça ? acheva-t-elle. C’est ce que tu allais dire ?
— Euh… non, mentit Tiphaine.
— Il faudra que tu ailles chez une autre sorcière, évidemment. Tu n’es pas encore assez formée pour avoir ta chaumière, surtout que des filles plus âgées attendent…
— Vous savez, je ne veux pas passer ma vie dans les montagnes, mademoiselle Trahison, débita rapidement Tiphaine.
— Oh oui, miss Tique m’a mise au courant. Tu veux retourner dans tes petites collines de calcaire.
— Elles ne sont pas petites ! cracha Tiphaine plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.
— Oui, on a passé par des moments difficiles en fin de compte, dit mademoiselle Trahison d’une voix très calme. Je vais écrire quelques lettres que tu descendras au village, ensuite tu auras ton après-midi de libre. On célébrera les obsèques demain tantôt.
— Pardon ? Vous voulez dire avant que vous mouriez ? s’étonna Tiphaine.
— Évidemment, tiens ! Je ne vois pas pourquoi je ne m’amuserais pas un peu !
— Bieu vu ! approuva Rob Deschamps. C’eut le genre de daetay plin de bon sens auquael on paesse pwint souvaet.
— On appelle ça une fête du départ, expliqua mademoiselle Trahison. Réservée aux sorcières, évidemment. Le commun des mortels, ç’a tendance à le rendre nerveux, je ne vois pas pourquoi. Et il y a un bon côté : on a le superbe jambon que nous a donné monsieur Bandebras la semaine dernière pour avoir réglé la question de la propriété du châtaignier, et j’adorerais y goûter. »
Une heure plus tard, Tiphaine se mit en route, les poches pleines de notes pour les bouchers, boulangers et fermiers des villages environnants.
Elle fut un peu étonnée de l’accueil qu’elle reçut. On aurait dit qu’ils croyaient à une blague.
« Mademoiselle Trahison va pas s’amuser à mourir à son âge, dit un boucher en pesant des saucisses. Paraît que la Mort est déjà venu[4] la chercher et qu’elle lui a claqué la porte au nez !
— Treize douzaines de saucisses, s’il vous plaît, commanda Tiphaine. À cuire et à livrer.
— T’es sûre qu’elle va mourir ? demanda le boucher dont le doute voilait la figure.
— Moi, non. Mais elle, oui », répondit Tiphaine.
Et le boulanger : « T’es pas au courant pour sa pendule ? Elle l’a fait fabriquer quand son cœur est mort. C’est comme un cœur mécanique, tu vois ?
— Ah bon ? Alors, si son cœur est mort et qu’elle en a fait fabriquer un nouveau mécanique, comment est-ce qu’elle est restée en vie pendant qu’on le fabriquait, le nouveau ?
— Oh, y a de la magie là-dessous, c’est sûr, répliqua le boulanger.
— Mais un cœur pompe du sang, et le cœur de mademoiselle Trahison est hors de son organisme, fit observer Tiphaine. Il n’y a pas de… tuyaux…
— Il pompe le sang par magie », dit le boulanger d’une voix lente. Il jeta à la jeune fille un drôle de regard. « Comment est-ce que tu peux être une sorcière si tu ne sais pas ces trucs-là ? »
Ce fut la même chose partout ailleurs. Comme si l’idée d’un monde sans mademoiselle Trahison n’avait pas la bonne forme pour entrer dans les têtes. La vieille femme avait cent treize ans, et tous faisaient valoir qu’on n’avait jamais entendu parler d’aucun décès à cet âge-là. Pour eux, soit c’était une blague, soit elle détenait un parchemin signé avec du sang lui garantissant de vivre éternellement, soit il faudrait lui voler sa pendule avant qu’elle ne meure, soit elle avait menti sur son nom chaque fois que le Faucheur était venu la chercher, quitte à l’envoyer chez quelqu’un d’autre, soit elle ne se sentait peut-être pas très bien…
Sa tournée terminée, Tiphaine se demandait si ça allait vraiment arriver. Mademoiselle Trahison lui avait pourtant paru sûre d’elle. Et, à cent treize ans, le plus étonnant n’était pas de mourir demain mais d’être encore en vie aujourd’hui.
Des pensées sombres plein la tête, elle prit le chemin de l’assemblée du convent.
Une fois ou deux, elle crut sentir les Feegle l’observer. Elle ignorait comment elle parvenait à le sentir ; c’était un talent qui s’acquérait par l’apprentissage. Et on apprenait à s’en accommoder la plupart du temps.
Toutes les autres jeunes sorcières étaient là quand elle arriva, et elles avaient même allumé un feu.
Certains pensent que « convent » est un terme qui désigne un groupe de sorcières, et il faut reconnaître que c’est ainsi que le définit le dictionnaire. Mais le vrai terme, c’est en réalité une « bisbille ».