Выбрать главу

« Pardon, on m’a appelée pour m’occuper d’une vache pas commode et… hum, ça ne valait pas le coup de retourner me coucher, expliqua-t-elle avant d’ajouter : Ça va ? Tu n’as pas l’air bien !

— J’ai entendu une voix dans ma bouche ! » répondit Tiphaine.

Pétulia lui lança un drôle de regard et dut même peut-être reculer un peu. « Tu veux dire dans ta tête ? corrigea-t-elle.

— Non ! Les voix dans la tête, je sais y remédier ! Ma bouche a prononcé des paroles toute seule ! Viens aussi voir ce qui a poussé dans la roseraie ! Tu ne vas pas le croire ! »

Il y avait des roses. Elles étaient en glace si fragile qu’il suffisait qu’on souffle dessus pour qu’elles fondent en ne laissant que les tiges crevées au bout desquelles elles avaient fleuri. Elles se comptaient par douzaines qui s’agitaient au vent.

« Même la chaleur de ma main près d’elles les fait s’égoutter, dit Pétulia. Tu crois que c’est ton hiverrier ?

— Ce n’est pas mon hiverrier ! Et je ne vois pas qui à part lui serait responsable de ça !

— Et tu crois qu’il… hum, t’a parlé ? » Pétulia cueillit une autre rose. Des particules de glace aussi fines que du sucre glissaient et tombaient de son chapeau à chacun de ses mouvements.

« Non ! C’était moi ! Ma voix, je veux dire ! Mais ça ne lui ressemblait pas, ça ne lui ressemblait pas… enfin, ça ne ressemblait pas à l’idée que je me fais de lui ! C’était un peu narquois, comme Annagramma quand elle est de mauvaise humeur ! Mais c’était ma voix !

— À quoi ça devrait ressembler quand il te parle, d’après toi ? » demanda Pétulia.

Une rafale de vent balaya la clairière, agita et fit rugir les pins.

«… Tiphaine… sois à moi…»

Au bout d’un bref moment, Pétulia toussa et demanda : « Hum, c’est moi, ou est-ce qu’on aurait dit… ?

— Pas toi, souffla Tiphaine en restant parfaitement immobile.

— Ah, fit Pétulia d’une voix aussi claire et cassante qu’une rose de glace. Ben, je crois qu’on devrait rentrer maintenant, non ? Hum, allumer aussi tous les feux, puis faire du thé, non ? Et ensuite commencer à tout préparer parce qu’un tas de monde va bientôt débarquer. »

Une minute plus tard, elles étaient dans la chaumière, les portes fermées au verrou, et toutes les bougies prenaient vie en crépitant.

Elles ne parlèrent pas du vent ni des roses. A quoi bon ? Et puis elles avaient du pain sur la planche. Travailler, c’était ça le remède. Travailler, puis réfléchir et parler après, ne pas bafouiller maintenant comme des canards effrayés. Elles réussirent même à enlever une autre couche de crasse des fenêtres.

Tout au long de la matinée, des gens arrivèrent du village avec ce que mademoiselle Trahison avait commandé. C’était un défilé incessant dans la clairière. Il faisait du soleil, même si c’était un soleil aussi pâle qu’un œuf poché. Le monde relevait de la… normalité. Tiphaine se surprit à se demander si elle n’avait pas fait l’objet d’hallucinations.

Y avait-il eu des roses ? Il n’en restait plus aucune à présent ; les pétales n’avaient pas survécu à la lumière pourtant chiche de l’aube. Le vent avait-il parlé ? Elle croisa alors le regard de Pétulia. Oui, tout ça était bien arrivé. Mais, pour l’instant, il fallait donner à manger aux invitées des funérailles.

Les filles s’étaient déjà attelées à la préparation des rouleaux au jambon, agrémentés de trois sortes de moutarde, mais quand bien même on ne risquait pas de beaucoup se tromper avec un rouleau au jambon, si c’était là tout ce qu’on donnait à soixante-dix ou quatre-vingts sorcières affamées, on dépassait le stade de l’erreur pour s’enfoncer dans celui des réjouissances virant au désastre absolu. Aussi des brouettes arrivaient-elles chargées de miches, de rôtis de bœuf et de bocaux de concombres au vinaigre si gros qu’on aurait dit des baleines noyées. Les sorcières sont en principe très friandes d’achards, mais ce qu’elles préfèrent, c’est manger gratis. Oui, voilà le régime de la sorcière en activité : des victuailles en abondance que quelqu’un d’autre paye, en quantité suffisante pour qu’on s’en remplisse les poches pour plus tard.

Il se trouva que mademoiselle Trahison ne les payait pas non plus. Personne ne voulait accepter d’argent. Et les gens ne partaient pas, ils restaient près de la porte de derrière dans l’espoir d’échanger quelques mots avec Tiphaine. La conversation, quand la jeune fille trouvait un moment entre deux tranchages et tartinages, prenait le tour suivant :

« Elle meurt pas vraiment, hein ?

— Si. Vers six heures et demie demain matin.

— Mais elle est très vieille !

— Oui. Je pense que c’est plus ou moins la raison, vous voyez.

— Mais qu’est-ce qu’on va faire sans elle ?

— Je ne sais pas. Qu’est-ce que vous faisiez avant qu’elle arrive ?

— Elle a toujours été là ! Elle connaissait tout ! Qui va nous dire quoi faire maintenant ? »

Puis ils ajoutaient « Ça va pas être toi, dis ? » avant de lui lancer un regard éloquent qui disait : On espère que non. Tu portes même pas de robe noire.

Au bout d’un moment, Tiphaine en eut assez de tout ça et, d’une voix perçante, demanda à la personne suivante, une femme qui apportait six poulets cuits : « Elles sont passées où, ces histoires comme quoi elle ouvrait le ventre des mauvaises gens d’un coup d’ongle de pouce, alors ?

— Euh… ben, oui, mais c’était jamais quelqu’un qu’on connaissait, répondit la femme d’un ton vertueux.

— Et le démon dans la cave ?

— C’est un bruit qui court, évidemment, je l’ai jamais vu personnellement. » La femme jeta à Tiphaine un regard inquiet. « Il y en a un, pas vrai ? »

Tu as envie qu’il y en ait un, songea Tiphaine. Tu tiens absolument à ce qu’il y ait un monstre dans la cave !

Mais, pour ce qu’en savait Tiphaine, tout ce que renfermait la cave ce matin-là, c’était une bande de Feegle qui ronflaient suite à des abus de boisson. Même en plein désert, une bande de Feegle arriverait à dénicher en moins de vingt minutes une bouteille de tord-boyaux.

« Croyez-moi, madame, il vaut mieux éviter de réveiller ce qui se trouve en ce moment dans la cave », dit-elle en adressant à la femme un sourire crispé.

La villageoise parut satisfaite de la réponse, mais soudain fut à nouveau prise d’inquiétude. « Et les araignées ? Elle mange vraiment des araignées ? demanda-t-elle.

— Ben, il y a beaucoup de toiles, reconnut Tiphaine, mais on ne voit jamais d’araignée.

— Ah, d’accord, fit la femme comme si on venait de lui confier un grand secret. On dira ce qu’on voudra, mademoiselle Trahison était une vraie sorcière. Avec des têtes de mort ! J’imagine que tu dois les astiquer, hein ? Ha ! Elle pouvait vous faire sauter l’œil rien qu’en vous regardant.

— Mais elle l’a jamais fait, intervint un homme qui livrait un immense plateau de saucisses. À personne du coin, en tout cas.

— C’est vrai, reconnut à contrecœur la femme. De ce côté-là, elle était très charitable.

— Ah, c’était une bonne sorcière à l’ancienne, mademoiselle Trahison, reprit l’homme aux saucisses. Plus d’un gars a pissé dans ses souliers quand elle lui faisait des réflexions de sa langue acérée. Vous savez, ce tissage qu’elle a toujours en train ? Elle tisse votre nom dans le métier, voilà ce qu’elle fait ! Et si vous lui dites un mensonge, votre fil se casse et vous tombez raide mort aussi sec !