« Allons, vos deveuz tous raesseu calmes ! hurla Rob Deschamps en se retournant et en agitant désespérément la main à l’adresse de ses frères.
— Le pinchemaet de laeves ! cria un Feegle en pointant un doigt tremblant vers la tête de Tiphaine. Elle counwat le pinchemaet de laeves ! Nos sommes condamneus ! »
Les Feegle voulurent s’enfuir, mais ils paniquaient encore et entrèrent surtout en collision les uns avec les autres.
« J’attends une explication ! » dit Tiphaine.
Les Feegle se pétrifièrent, et tous les visages se tournèrent vers Rob Deschamps. « Une aesplicassion ? répéta-t-il en remuant d’un air gêné. Oh, win. Une Aesplicassion. Nae problemo. Une Aesplicassion. Euh… vos la voleuz coumaet ?
— Comment ? Je veux juste la vérité !
— Win ? Oh. La vaeriteu ? Vos aetes seure ? hasarda Rob un peu nerveusement. Je peux douneu des aesplicassions bocop plus intaeressantes que cha…
— Tout de suite ! ordonna sèchement Tiphaine en tapant du pied.
— Ah, miyards, le tapotemaet de pieuds a coumaecheu ! geignit Guiton Simpleut. Va y avwar du michant savon d’ichi peu ! »
Et ça n’alla pas plus loin. Tiphaine éclata de rire. On ne pouvait pas regarder une bande de Nac mac Feegle apeurés sans rire. C’était plus fort qu’eux. Une réflexion sévère, et ils rappelaient un panier de chiots effrayés, mais en plus odorants.
Rob Deschamps lui adressa un grand sourire nerveux de travers.
« Bin, toutes les grandes michantes sorcieures jaeyantes le font aussi, dit-il. La ch’tite groche a voleu quinze rôles au gambon ! ajouta-t-il d’un ton admiratif.
— Sûrement Nounou Ogg, devina Tiphaine. Oui, elle porte toujours un filet à provisions accroché à sa culotte.
— Ah, c’eut pwint une vaeyeu mortuaere valabe, dit Rob Deschamps. Cha devrwat chanteu, bware, plouyeu les jaenous, et pwint demoreu debout à faere des coumaerajes.
— Ben, les commérages, ça fait partie de la sorcellerie. Elles vérifient si elles ne sont pas encore devenues toquées. Qu’est-ce que c’est, plier les genoux ?
— Danseu, vos compraeneuz, répondit Rob. Les jigues et les reels. Pour que ce swat une bonne vaeyeu, faut que les mins se mouvent, les pieuds faertillent, les jaenous plouyent et les kilts s’aevolent. »
Tiphaine n’avait jamais vu les Feegle danser, mais elle les avait entendus. Ça rappelait la guerre, et c’était sans doute ainsi que ça se terminait. L’envol des kilts était tout de même un peu inquiétant et lui remit en tête une question qu’elle n’avait jamais osé poser jusqu’à maintenant.
« Dites… vous portez quelque chose sous le kilt ? »
À la façon dont les Feegle se réfugièrent à nouveau dans le silence, elle eut le sentiment qu’ils n’aimaient pas qu’on leur pose cette question-là.
Rob Deschamps plissa les yeux. Les Feegle retinrent leur souffle.
« Pwint forchemaet », répondit-il.
Les funérailles arrivèrent enfin à leur terme, sans doute parce qu’il ne restait plus rien à manger ni à boire. Beaucoup de sorcières sur le départ portaient de petits paquets. C’était encore une tradition. Une grande partie des biens mobiliers appartenait à la chaumière et devait rester à la sorcière qui prendrait la suite, mais tout le reste revenait aux amies de la bientôt défunte. La vieille sorcière étant encore de ce monde au moment du partage, on évitait ainsi les chamailleries.
C’était ça, les sorcières. Pour Mémé Ciredutemps, c’était « du monde qui regarde au-dessus ». Elle n’expliquait pas ce qu’elle entendait par là. Elle expliquait rarement. Elle ne parlait pas des gens qui regardaient le ciel ; n’importe qui faisait ça. Elle voulait sans doute dire que les sorcières regardaient par-dessus les tâches quotidiennes et se demandaient : De quoi s’agit-il ? Comment ça marche ? Qu’est-ce que je dois faire ? A quoi je sers ? Voire : Est-ce qu’on porte quelque chose sous le kilt ? Voilà peut-être pourquoi le bizarre, chez une sorcière, c’était la normalité…
… Mais elles se chamaillaient comme des putois pour une cuiller en argent qui n’était même pas en argent. En l’occurrence, plusieurs attendaient impatiemment près de l’évier que Tiphaine lave quelques grands plats dont mademoiselle Trahison avait promis de leur faire cadeau et qui avaient contenu les pommes de terre rôties et les friands.
Au moins, il n’y avait pas de problème avec les restes. Nounou Ogg, une sorcière qui avait inventé la soupe aux restes de sandwichs, attendait dans l’arrière-cuisine, la main serrée sur son grand filet à provisions et la figure fendue d’un sourire plus grand encore.
« On comptait garder le reste de jambon avec des pommes de terre pour le dîner », déclara Tiphaine d’un ton sévère mais avec un certain intérêt. Elle avait déjà croisé Nounou Ogg et elle l’appréciait, mais mademoiselle Trahison l’avait mystérieusement qualifiée de « vieille dévergondée dégoûtante ». Pareil commentaire retient l’attention.
« D’accord, fit Nounou Ogg alors que Tiphaine posait la main sur la viande. T’as fait du bon boulot aujourd’hui, Tiph. Ça s’est vu. »
Elle était partie avant que Tiphaine ait pu se reprendre. Une des sorcières l’avait pratiquement remerciée ! Étonnant !
Pétulia l’aida à rentrer la grande table et termina de tout ranger. Elle hésita pourtant avant de s’en aller.
« Hum… ça ira pour toi, dis ? demanda-t-elle. Tout ça est un peu… étrange.
— En principe, on ne doit pas être étrangères à l’étrange, répliqua Tiphaine d’un air compassé. D’ailleurs, tu as déjà veillé les morts et les mourants, non ?
— Oh oui. Mais surtout les cochons. Quelques humains. Hum… ça ne me gêne pas de rester, si tu veux, ajouta Pétulia d’une voix trahissant son envie de partir au plus vite.
— Merci. Mais, après tout, quel est le pire qui puisse arriver ? »
Pétulia la regarda fixement, puis répondit : « Ben, laisse-moi réfléchir… Mille démons vampires, avec tous d’énormes…
— Je m’en tirerai, la coupa aussitôt Tiphaine. Ne t’inquiète pas. Bonne nuit. »
Elle referma la porte et s’y adossa, la main sur la bouche, jusqu’à ce qu’elle entende le claquement du portillon. Elle compta jusqu’à dix, afin d’être sûre que Pétulia soit suffisamment éloignée, puis elle se risqua à décoller sa main. Le cri qui avait patiemment attendu de sortir s’était entretemps réduit à une espèce de : unk !
La nuit s’annonçait très bizarre.
Les gens mouraient. C’était triste, mais ils mouraient. Que fallait-il faire ensuite ? Tout le monde s’attendait à ce que la sorcière locale le sache. On lavait donc le cadavre, on se livrait à quelques manipulations secrètes et visqueuses, on leur passait leurs plus beaux habits, on les exposait sur une couche flanquée de bols remplis de terre et de sel (nul ne savait pourquoi on procédait ainsi, même mademoiselle Trahison, mais ça s’était toujours fait), on leur posait sur les yeux deux sous « pour le passeur », et on restait près d’eux la nuit précédant leur enterrement, parce qu’il ne fallait pas les laisser seuls.
On n’en expliquait jamais clairement la raison précise, même si tout le monde avait entendu l’histoire du vieux un peu moins mort qu’on le croyait, qui s’était relevé du lit de la chambre d’amis au milieu de la nuit pour rejoindre celui de sa femme.
La véritable raison était sans doute beaucoup plus obscure que ça. Les débuts et les fins présentaient toujours du danger, surtout quand ils concernaient la vie.
Mais mademoiselle Trahison était une méchante vieille sorcière. Qui savait ce qui risquait d’arriver ? Minute, se dit Tiphaine : ne crois pas le pipo. Elle n’était qu’une vieille futée armée d’un catalogue !