Dans l’autre salle, le métier de mademoiselle Trahison s’arrêta.
Ça lui arrivait souvent. Mais, ce soir-là, le silence soudain qui tomba était plus sonore que d’habitude.
Mademoiselle Trahison lança : « Qu’est-ce qu’on a dans le garde-manger qu’il faudrait terminer ? »
Oui, la nuit s’annonce très bizarre, se dit Tiphaine.
Mademoiselle Trahison alla se coucher tôt. C’était la première fois que Tiphaine ne la voyait pas dormir dans un fauteuil. La vieille femme avait en outre enfilé une longue chemise de nuit, et c’était aussi la première fois qu’elle ne la voyait pas en noir.
Il y avait encore du pain sur la planche. La tradition voulait qu’on laisse la chaumière d’une propreté étincelante à la sorcière suivante et, même s’il n’était pas facile de faire étinceler du noir, Tiphaine agit au mieux. À vrai dire, la chaumière n’était jamais franchement sale, mais elle frotta, récura et astiqua parce que ça repoussait le moment où elle devrait aller parler à mademoiselle Trahison. Elle décrocha même les fausses toiles d’araignée et les jeta dans le feu, où elles brûlèrent avec une flamme bleue déplaisante. Elle hésitait sur ce qu’elle devait faire des têtes de mort. Enfin, elle nota tout ce qu’elle se rappelait sur les villages du pays : quand étaient prévus les bébés à naître, qui était très malade et de quoi, qui était en querelle avec qui, qui était « peu commode » et tous les autres détails locaux qu’elle estimait pouvoir servir à Annagramma.
N’importe quoi pour repousser le moment…
Enfin, il ne lui resta plus qu’à gravir l’escalier étroit et demander : « Tout va bien, mademoiselle Trahison ? »
La vieille femme griffonnait, assise dans son lit. Sur les montants duquel étaient perchés les corbeaux.
« J’écris quelques lettres de remerciement, dit-elle. Certaines dames d’aujourd’hui sont venues de bien loin et ne vont pas avoir chaud sur leur balai pour rentrer chez elles.
— « Merci d’être venue à mes obsèques », ce genre de lettre ? demanda Tiphaine d’une petite voix.
— Voilà. Et on n’en écrit pas souvent, tu peux en être sûre. Tu sais que la petite Annagramma Falcone sera la nouvelle sorcière locale ? Je suis certaine qu’elle aimerait que tu restes. Du moins pour un temps.
— Je ne crois pas que ce serait une bonne idée.
— C’est vrai, reconnut mademoiselle Trahison en souriant. Je soupçonne la petite Ciredutemps d’avoir des desseins en tête. Ce sera intéressant de voir si le style de sorcellerie de madame Persoreille conviendra à la bêtise des gens du coin, mais il vaudra peut-être mieux suivre les événements de derrière un rocher. Ou, dans mon cas, de dessous. »
Elle mit les lettres de côté, et les deux corbeaux pivotèrent vers Tiphaine.
« Tu n’es restée que trois mois avec moi.
— C’est exact, mademoiselle Trahison.
— On n’a pas parlé de femme à femme. J’aurais dû t’apprendre davantage de choses.
— J’ai beaucoup appris, mademoiselle Trahison. » Et c’était la vérité.
« Tu as un petit ami, Tiphaine. Il t’envoie des lettres et des paquets. Tu vas à la ville de Lancre toutes les semaines lui poster du courrier. Tu ne vis pas là où tu aimerais, j’en ai peur. »
Tiphaine ne répondit pas. Elles avaient déjà discuté de ça. Roland avait l’air de fasciner mademoiselle Trahison.
« J’étais toujours trop occupée pour faire attention aux jeunes gens, reprit la sorcière. Je les remettais sans cesse à plus tard, et plus tard c’était trop tard. Fais attention à ton petit ami.
— Euh… je vous l’ai dit, ce n’est pas vraiment mon…, voulut faire observer Tiphaine en se sentant rougir.
— Mais évite de devenir une cocotte comme madame Ogg.
— Je ne suis pas très bonne en cuisine », dit Tiphaine d’un ton hésitant.
Mademoiselle Trahison éclata de rire. « Tu as un dictionnaire, je crois. C’est curieux pour une fille, mais c’est utile.
— Oui, mademoiselle Trahison.
— Sur mon étagère, tu trouveras un dictionnaire un peu plus gros. Un dictionnaire non expurgé. Un ouvrage utile pour une jeune femme. Tu peux le prendre, ainsi qu’un deuxième livre. Les autres resteront avec la chaumière. Tu peux aussi prendre mon balai. Tout le reste, évidemment, appartient à la chaumière.
— Merci beaucoup, mademoiselle Trahison. J’aimerais prendre le livre sur la mythologie.
— Ah, oui. Le Commelautre. Très bon choix. Il m’a été d’un grand secours et il te sera, j’ai l’impression, d’une aide précieuse. Le métier doit rester, bien entendu. Annagramma Falcone en aura l’usage. »
Tiphaine en doutait. Annagramma n’avait aucun sens pratique. Mais ce n’était probablement pas le moment de le dire.
Mademoiselle Trahison s’adossa aux coussins.
« Tout le monde croit que vous avez tissé des noms dans votre tissu, dit Tiphaine.
— Ça ? Oh, c’est vrai. Il n’y a rien de magique là-dedans. C’est une très vieille astuce. A la portée de n’importe quel tisserand. Mais personne ne peut lire le nom sans savoir comment on s’y est pris. » Mademoiselle Trahison soupira. « Oh, la bêtise de ces gens. Tout ce qu’ils ne comprennent pas, c’est de la magie. Ils croient que je vois dans leur cœur, mais aucune sorcière ne peut faire ça. Pas sans chirurgie, du moins. Mais pas besoin de magie pour lire dans leurs pensées. Je les connais depuis qu’ils sont bébés. Je me souviens de leurs grands-parents eux-mêmes bébés ! Ils s’imaginent tellement adultes ! Mais ils ne valent toujours pas mieux que des bébés dans le bac à sable, qui se chamaillent pour des pâtés. Je vois leurs mensonges, leurs excuses et leurs craintes. Ils ne grandissent jamais vraiment. Ils gardent le nez baissé et n’ouvrent pas les yeux. Ils restent des enfants toute leur vie.
— Je suis sûre que vous allez leur manquer, dit Tiphaine.
— Ha ! Je suis la méchante vieille sorcière, petite. Ils avaient peur de moi et faisaient ce que je leur disais ! Des têtes de mort pour rire et des histoires idiotes leur flanquaient la frousse. J’ai opté pour la peur. Je savais qu’ils ne m’aimeraient jamais pour ma franchise, alors j’ai veillé à ce qu’ils aient peur. Non, ils seront soulagés d’apprendre que la sorcière est morte. Et maintenant je vais te dire une chose d’une importance vitale. C’est le secret de ma longue existence. »
Ah, songea Tiphaine qui se pencha vers la vieille femme.
« L’important, dit mademoiselle Trahison, c’est de retenir les vents. Évite les fruits et les légumes bruyants. Les haricots sont les pires, tu peux me croire.
— Je ne saisis pas bien…, commença Tiphaine.
— Si tu veux aller par là, évite de péter.
— Je ne tiens pas à aller par là ! » répliqua nerveusement Tiphaine. Elle n’arrivait pas à croire qu’on lui dise une chose pareille.
« Il n’y a pas matière à blaguer, poursuivit mademoiselle Trahison. L’organisme humain ne contient qu’une quantité limitée d’air. Il faut la faire durer. Une assiettée de haricots, ça peut te coûter un an de vie. J’ai évité les incongruités tout au long de mon existence. Je suis vieille, donc, ce que je dis, c’est de la sagesse ! » Elle posa sur une Tiphaine ahurie un regard sévère. « Tu comprends, petite ? »
Le cerveau de Tiphaine tournait à toute allure. Tout est épreuve ! « Non, lança-t-elle. Je ne suis pas une petite, et c’est de la bêtise, pas de la sagesse ! »
Le regard sévère se lézarda pour laisser place à un sourire. « Oui, avoua mademoiselle Trahison. Un parfait galimatias. Mais reconnais que c’est une histoire fumante, tout de même, non ? Tu y as bel et bien cru l’espace d’un instant, hein ? L’année dernière, les villageois y ont cru, eux. Tu aurais dû voir comment ils marchaient pendant quelques semaines ! Leurs mines constipées m’ont bien amusée ! Comment ça se passe avec l’hiverrier ? Ça s’est calmé, non ? »