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Mais une très haute silhouette se tenait à côté d’elle. C’était la Mort lui-même. Tiphaine l’avait déjà vu, dans son domaine au-delà de la porte sombre, mais on n’avait pas besoin de l’avoir déjà croisé pour savoir de qui il s’agissait. La faux, la longue robe à capuche et, bien sûr, la botte de sabliers étaient autant d’indices.

« Et la politesse, petite ? » lança mademoiselle Trahison.

Tiphaine leva les yeux et dit : « Bonjour.

— BONJOUR TIPHAINE PATRAQUE, TREIZE ANS dit la Mort d’une voix qui n’en était pas une. JE VOIS QUE TU ES EN BONNE SANTE.

— Une petite révérence, ça se fait aussi », rappela mademoiselle Trahison.

Une révérence à la Mort, songea Tiphaine. Mémé Patraque n’aurait pas apprécié. Ne jamais plier le genou devant les tyrans, elle disait.

« MADEMOISELLE EUMENIDES TRAHISON, NOUS DEVONS ENFIN FAIRE UN TOUR ENSEMBLE. » La Mort la prit gentiment par le bras.

« Hé, attendez une minute ! dit Tiphaine. Mademoiselle Trahison a cent treize ans !

— Euh… j’ai un peu triché sur mon âge pour des raisons professionnelles, répondit la sorcière. Cent onze, ça fait tellement… adolescente. » Comme pour cacher sa gêne fantomatique, elle plongea la main dans sa poche et en sortit l’esprit du casse-croûte au jambon.

« Ah, ç’a marché, constata-t-elle. Je sais que… Hé, où est passée la moutarde ?

— LA MOUTARDE, C’EST TOUJOURS DELICAT, dit la Mort alors qu’ils commençaient à s’estomper.

— Pas de moutarde ? Et des oignons au vinaigre ?

— TOUT CE QUI EST ACHARDS, CA NE PASSE PAS, ON DIRAIT. « JE REGRETTE. »

Derrière eux, les contours d’une porte apparurent.

« Pas d’achards dans l’autre monde ? C’est affreux, ça ! Et les condiments ? demanda une mademoiselle Trahison qui disparaissait.

— IL Y A DES CONFITURES. LES CONFITURES CA MARCHE.

— Les confitures ? Les confitures ! Avec du jambon ? »

Et ils s’évanouirent. La lumière reprit son aspect habituel. Le son revint. Le temps aussi.

Une fois encore, la solution, c’était ne pas trop réfléchir, garder la tête froide et se concentrer sur ce qu’il y avait à faire.

Sous l’œil des curieux toujours à rôder autour de la clairière, Tiphaine alla chercher des couvertures qu’elle mit en ballot pour qu’à son retour personne ne s’aperçoive qu’elle avait fourré dedans les deux têtes de mort et la machine à tisser les toiles d’araignée de chez Pipo. Puis, estimant mademoiselle Trahison et le secret du pipo en lieu sûr, elle entreprit de reboucher la tombe ; deux hommes se précipitèrent alors pour l’aider jusqu’au moment où leur parvint, de sous terre :

Clonk clank. Clonk.

Les hommes se pétrifièrent. Tiphaine aussi, mais son troisième degré s’en mêla : Ne t’inquiète pas ! Souviens-toi, elle l’a arrêtée ! Une pierre, n’importe quoi, a dû tomber dessus et la remettre en marche !

Elle se détendit. « C’est sans doute elle qui nous dit au revoir », fut son explication.

Le trou finit de se remplir à coups de pelle frénétiques.

Maintenant, je participe du pipo, songea Tiphaine tandis que les curieux regagnaient leurs villages sans traîner. Mais mademoiselle Trahison a travaillé très dur pour eux. Elle mérite de devenir un mythe, si c’est ce qu’elle veut. Et je parie, je parie qu’ils vont l’entendre par nuits noires…

Mais il n’y avait rien d’autre à présent que le vent dans les arbres.

Elle contempla la tombe.

Quelqu’un devait dire quelques mots. Alors ? C’était elle la sorcière, après tout.

On ne pratiquait guère la religion sur le Causse ou dans les montagnes. Les Omniens passaient environ une fois par an pour une réunion de prière, et parfois un prêtre des Émerveillés des Neuf Jours, de l’Évêché du Peu de Foi ou de l’Église des Petits Dieux s’amenait à dos d’âne. Les gens allaient l’écouter, s’il paraissait intéressant, voire s’il devenait tout rouge et criait, et ils entonnaient les chants si les airs étaient jolis. Puis ils s’en retournaient chez eux.

« On est de petites gens, avait dit son père. C’est pas malin de se faire remarquer des dieux. »

Tiphaine se souvenait des paroles qu’il avait prononcées, dans une vie antérieure, lui semblait-il, sur la tombe de Mémé Patraque. Sur l’herbe d’été des collines, sous les glapissements des buses dans le ciel, elles avaient paru tout ce qu’il y avait à dire. Aussi les prononça-t-elle à son tour : « Si une terre est consacrée, cette terre l’est. » Si un jour est béni, c’est aujourd’hui. » Elle devina un mouvement, et le gonnagle Guillou Gromenton grimpa sur la terre retournée de la tombe. Il posa sur Tiphaine un regard empreint de solennité, puis il décrocha sa sourimuse et se mit à jouer.

Les humains percevaient mal la sourimuse parce que les notes étaient trop aiguës, mais Tiphaine les entendait dans sa tête. Un gonnagle pouvait évoquer toutes sortes d’images par sa musique, et elle sentit des couchers de soleil, des automnes, la brume sur les collines, l’odeur de roses si rouges qu’elles en étaient presque noires…

Quand il eut terminé, le gonnagle resta un moment silencieux, regarda encore Tiphaine puis disparut.

Tiphaine s’assit sur une souche et pleura un peu parce qu’il le fallait. Après quoi elle alla traire les chèvres parce qu’il fallait que quelqu’un s’en charge aussi.

CHAPITRE 6

PIEDS ET POUSSES

Dans la chaumière, les lits prenaient l’air, les planchers étaient balayés et le panier à bûches rempli.

La table de la cuisine exposait l’inventaire : tant de cuillers, tant de casseroles, tant de plats, tous alignés dans la lumière chiche. Tiphaine fourra quand même quelques fromages dans son sac. C’était elle qui les avait faits, après tout.

Le métier restait silencieux dans son local ; il rappelait le squelette d’un animal mort, mais sous le grand fauteuil se trouvait le paquet dont avait parlé mademoiselle Trahison, enveloppé dans du papier noir. Il contenait une cape en laine d’un brun foncé proche lui aussi du noir. Elle avait l’air chaude.

Ça y était, donc. L’heure du départ. Si elle se mettait à plat ventre et se collait l’oreille contre un trou de souris, elle entendrait un chœur de ronflements monter de la cave. Les Feegle croyaient qu’après de vraiment bonnes funérailles, tout le monde devait se coucher. Ce n’était pas une bonne idée de les réveiller. Ils la retrouveraient. Ils la retrouvaient toujours.

C’était tout ? Ah non, pas encore. Elle descendit le Dictionnaire non expurgé et Mythologie de Commelautre, qui contenait « La dasne des snaisos », puis alla les ranger dans son sac sous les fromages. Pendant l’opération, elle feuilleta les pages comme on le fait de cartes à jouer et plusieurs objets tombèrent sur le sol en pierre. Certains étaient de vieilles lettres décolorées qu’elle remit à leur place pour plus tard.

Il y avait aussi le catalogue Pipo. La couverture affichait un clown souriant de toutes ses dents et le texte :

Oui, on pouvait perdre des années à s’efforcer de devenir une sorcière, ou perdre beaucoup d’argent chez monsieur Pipo et en être une sitôt le facteur passé.

Fascinée, Tiphaine tournait les pages. Il y avait des têtes de mort (lumineuses dans le noir, supplément de 8 piastres), de fausses oreilles, des pages de nez hilarants (affreuse chandelle de morve gratuite pour les nez de plus de 5 piastres) et des masques « à gogo ! ! ! » comme dirait monsieur Pipo. Le n°19, par exemple, était : « Méchante sorcière de luxe », avec cheveux gras en furie, dents pourries et verrues poilues (« fournies à part, vous les collez où vous avez envie ! ! ! »). Mademoiselle Trahison s’était visiblement retenue d’acheter un de ces masques, peut-être parce que le nez ressemblait à une carotte, mais plus sûrement parce que la peau était d’un vert éclatant. Elle aurait aussi pu acheter des « Mains effrayantes de sorcière » (8 piastres la paire, avec peau verte et ongles noirs) et des « Pieds puants de sorcière » (9 piastres).