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Quelqu’un l’observait. Elle se releva et se retourna brusquement. Personne en vue, mais ça ne voulait rien dire.

« Je sais que vous êtes là ! lança-t-elle en continuant de pivoter sur elle-même. Qui que vous soyez ! »

Sa voix rebondit en écho parmi les arbres noirs. Même à ses oreilles, elle paraissait fluette et apeurée.

Elle se surprit à lever la corne d’abondance.

« Montrez-vous, chevrota-t-elle, sinon…»

Sinon quoi ? se demanda-t-elle. Je vous bourre de fruits ?

De la neige chuta d’un arbre avec un bruit sourd, faisant sauter en l’air Tiphaine, qui se sentit du coup encore plus bête. Voilà qu’elle tressaillait parce qu’une poignée de neige tombait par terre ! Une sorcière ne devait jamais avoir peur dans la plus obscure des forêts, lui avait un jour dit Mémé Ciredutemps, parce qu’elle devait avoir la conviction intime que l’être le plus terrifiant à y rôder, c’était elle.

Elle leva encore la corne d’abondance et dit sans conviction : « Fraise…»

Quelque chose fusa de la corne avec un pfuit et marqua d’une tache rouge un arbre vingt pas plus loin. Tiphaine ne se soucia pas de vérifier : la corne fournissait toujours ce qu’on lui demandait.

Elle ne pouvait pas en dire autant sur son propre compte.

Pour couronner le tout, c’était son jour de rendre visite à Annagramma. Tiphaine poussa un grand soupir. Là aussi, elle allait sûrement mal s’y prendre.

Lentement, à califourchon sur son balai, elle disparut parmi les arbres.

Au bout d’une ou deux minutes, une pousse verte émergea du carré de terreau sur lequel elle avait soufflé, grandit jusqu’à une hauteur d’une quinzaine de centimètres et produisit deux feuilles vertes.

Des pas s’approchèrent. Moins craquants qu’ils ne le sont d’ordinaire sur de la neige gelée.

Deux mains maigres mais vigoureuses écartèrent et façonnèrent doucement ensemble la neige et les feuilles mortes pour former autour de la pousse un grand mur mince qui l’enfermait et la protégeait du vent comme un soldat dans un château.

Un petit chat blanc voulut le flairer de trop près avant d’être prudemment soulevé et mis à l’écart.

Puis Mémé Ciredutemps regagna les bois sans laisser de traces de pas. On n’enseigne jamais à autrui tout ce qu’on connaît.

Les jours s’écoulèrent. Annagramma apprenait, mais il fallait se démener. Ça n’était pas facile de former une fille refusant d’admettre qu’il existait quelque chose qu’elle ignorait, ce qui donnait lieu à des conversations comme : « Tu sais préparer une racine de placebo, dis ?

— Évidemment. Tout le monde sait ça. » Et ce n’était pas le moment de demander « D’accord, alors montre-moi », parce qu’elle lambinerait un certain temps et prétendrait souffrir d’une migraine. C’était le moment de dire « Bon, regarde-moi pour voir si je le fais comme il faut », et ensuite le faire parfaitement. En ajoutant des détails du style : « Comme tu le sais, d’après Mémé Ciredutemps, presque tout marche à la place d’une racine de placebo, mais il vaut mieux utiliser le vrai produit quand on peut s’en procurer. Préparé dans du sirop, c’est un remède étonnant contre des affections mineures, mais tu sais évidemment déjà tout ça. »

Et Annagramma de confirmer : « Évidemment. » Une semaine plus tard, dans les forêts, il faisait si froid que certains vieux arbres explosèrent durant la nuit. De mémoire d’ancien, on n’avait pas vu ça depuis longtemps. Ça se produisait quand la sève gelait puis voulait se dilater.

Annagramma était aussi vaniteuse qu’un canari dans une salle remplie de miroirs et paniquait tout de suite face à ce qu’elle ne connaissait pas, mais elle était dégourdie pour apprendre et très douée pour donner l’impression qu’elle en savait plus long qu’il n’était vrai, un talent précieux pour une sorcière. Tiphaine remarqua un jour le catalogue Pipo ouvert sur la table, dans lequel on avait entouré certains articles. Elle ne posa pas de questions. Elle avait trop à faire.

Une semaine après ça, les puits gelèrent.

Au bout de plusieurs tournées des villages avec elle, Tiphaine sut qu’Annagramma finirait par y arriver. Elle avait du pipo en elle. Grande, arrogante, elle agissait comme si elle connaissait tout alors qu’elle n’avait aucune idée de ce dont on lui parlait. Dans ces conditions, elle irait loin. On l’écoutait.

Bien obligé. Il n’y avait désormais plus de routes dégagées ; les villageois avaient creusé entre les chaumières des tunnels baignant dans une lumière bleue et froide. Tout ce qu’il fallait déménager l’était par balai. Y compris les vieux. Soulevés avec draps, couvertures, cannes et tout, ils étaient transportés dans d’autres maisons. Serrés les uns contre les autres, les gens avaient plus chaud et pouvaient passer le temps en se rappelant mutuellement qu’il faisait peut-être froid, mais moins froid que le froid qu’on avait quand ils étaient jeunes.

Au bout d’un moment, ils cessèrent de le dire.

Parfois ça dégelait un tout petit peu, avant de geler à nouveau. Du coup, les toits se bordaient de stalactites de glace. Au dégel suivant, elles lardaient la terre comme autant de poignards.

Tiphaine ne dormait pas ; du moins, elle n’allait pas au lit. Comme toutes les sorcières. À force d’être piétinée, la neige devint de la glace dure comme de la pierre et on put alors faire rouler des carrioles, mais il n’y avait pas assez de sorcières pour effectuer les tournées ni assez d’heures dans la journée. Pas assez d’heures dans la journée et la nuit à la fois. Pétulia s’était endormie sur son balai pour finir dans un arbre à trois kilomètres. Tiphaine glissa en une occasion du sien et atterrit dans une congère.

Des loups pénétrèrent dans les tunnels. La faim les avait affaiblis et ils étaient désespérés. Mémé Ciredutemps mit un terme à leur invasion et ne dit jamais comment elle s’y était prise.

Le froid faisait l’impression d’une volée ininterrompue de coups de poing, jour et nuit. La neige était constellée de petites taches noires : des oiseaux morts gelés en plein vol. D’autres oiseaux avaient découvert les tunnels, qu’ils peuplaient de leurs gazouillis, et les gens leur donnaient des restes à manger parce qu’ils apportaient au monde un faux espoir de printemps…

… Car il y avait à manger. Oh oui, il y avait à manger. La corne d’abondance travaillait jour et nuit.

Et Tiphaine songeait : J’aurais dû dire non aux flocons…

Il y avait une cabane, vieille et abandonnée. Et, planté dans les planches pourries, un clou. Si l’hiverrier avait eu des doigts, ils auraient tremblé.

C’était l’ultime élément ! Il avait tant fallu apprendre ! Tout avait été si dur, si dur ! Qui aurait cru l’homme composé de substances comme de la craie, de la suie, des gaz, des poisons et des métaux ? Mais de la glace se formait à présent sous le clou rouillé, et le bois gémit et grinça tandis qu’elle croissait et expulsait le bout de métal.

Le clou tournoya doucement dans l’espace, et on aurait pu entendre la voix de l’hiverrier dans le vent qui gelait la cime des arbres :

« ASSEZ DE FER POUR FAIRE UN HOMME ! »

En haut des montagnes, la neige explosa. Elle s’enfla comme si des dauphins jouaient dessous, des formes apparurent puis disparurent…

Puis, aussi soudainement qu’elle s’était élevée, la neige retomba. Mais il restait désormais un cheval, d’une blancheur de neige, et sur son dos un cavalier scintillant de gelée. Si on avait demandé au plus grand sculpteur que le monde avait connu d’édifier un bonhomme de neige, c’est à ça qu’il aurait ressemblé.