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Elle en attrapa deux ou trois d’un geste vif :

Il y en avait d’autres. Et juste au moment où elle allait reprocher vertement aux villageois d’embêter encore mademoiselle Trahison, elle se rappela les paquets de tabac Joyeux Marin que les bergers continuaient de laisser dans l’herbe où s’était dressée la vieille cabane sur roues de sa grand-mère. Ils n’y inscrivaient pas leurs requêtes, mais elles étaient tout de même là, en suspension dans l’air ambiant :

« Mémé Patraque, qui gardez les nuages dans le ciel bleu, veillez s’il vous plaît sur mon troupeau… Mémé Patraque, guérissez mon fils… Mémé Patraque, retrouvez mes agneaux. »

C’étaient les prières de petites gens trop effrayées pour embêter les dieux dans leur séjour céleste. Ils se fiaient à ce qu’ils connaissaient. Ils n’avaient ni raison ni tort. Seulement… espoir.

Eh bien, mademoiselle Trahison, se dit-elle, vous êtes à présent un mythe, pas de doute. Vous pourriez même devenir une déesse. Ça n’est pas très drôle, croyez-moi.

« Est-ce qu’on a retrouvé Rebecca ? » demanda-t-elle en se tournant vers les villageois.

Un homme évita son regard quand il lui répondit : « M’est avis que mademoiselle Trahison comprendra pourquoi la p’tite voudra pas revenir à la maison dans l’immédiat. »

Oh, se dit Tiphaine, je vois.

« Des nouvelles du garçon, alors ? lança-t-elle.

— Ah, là, ç’a marché, fit une femme. Sa m’man a reçu une lettre hier disant qu’il a fait un naufrage terrible mais qu’on l’a récupéré en vie, ce qui prouve bien, hein ! »

Tiphaine ne demanda pas ce que ça prouvait. Ça prouvait quelque chose, c’était suffisant.

« Ben, tant mieux, dit-elle.

— Mais beaucoup de pauvres marins se sont noyés, poursuivit la femme. Ils ont percuté un iceberg dans le brouillard. Une grosse montagne de glace en forme de femme, il paraît. Qu’esse vous en pensez ?

— J’imagine que s’ils sont restés longtemps en mer, n’importe quoi devait ressembler à une femme, hein ? » dit l’homme, qui gloussa. Les femmes lui jetèrent un regard mauvais.

« Il n’a pas dit à qui elle… si elle ressemblait à… vous voyez, à quelqu’un ? demanda Tiphaine d’un ton qu’elle voulait indifférent.

— Ça dépend où ils regardaient…, commença à répondre joyeusement l’homme.

— Vous devriez vous laver la cervelle avec du savon et de l’eau, dit la femme en lui donnant du doigt des coups secs dans la poitrine.

— Euh… non, mademoiselle, fit-il en baissant le nez. Il a juste dit qu’elle avait la tête couverte de… crottes de mouette, mademoiselle. »

Cette fois, Tiphaine tâcha de ne pas paraître soulagée. Elle se tourna vers les bouts de papier tremblotants sur la tombe puis à nouveau vers la femme qui s’efforçait de cacher dans son dos ce qui devait être une autre requête.

« Vous croyez à ces trucs-là, madame Charretier ? »

La femme parut soudain troublée. « Oh non, mademoiselle, évidemment que non. Mais c’est juste que… ben, vous savez…»

Ça vous aide à vous sentir mieux, songea Tiphaine. C’est quelque chose que vous faites quand il n’y a plus d’autre recours. Et, allez savoir, ça pourrait marcher. Oui, je sais. C’est…

Sa main la démangea. Elle prit alors conscience qu’elle la démangeait depuis un moment.

« Ah, oui ? fit-elle tout bas. Vous osez ?

— Vous allez bien, mademoiselle ? » s’inquiéta l’homme. Tiphaine l’ignora. Un cavalier approchait, suivi d’une neige qui se répandait et s’élargissait dans son dos comme une cape, silencieuse comme un souhait, épaisse comme du brouillard.

Sans en détacher les yeux, Tiphaine mit la main à sa poche et serra la toute petite corne d’abondance. Hah !

Elle s’avança.

L’hiverrier descendit de son cheval blanc comme neige quand il parvint à la hauteur de la vieille chaumière.

Tiphaine s’arrêta à une vingtaine de pas, le cœur battant.

« Madame », fit l’hiverrier avant de s’incliner.

Il paraissait… mieux, et plus âgé.

« Je vous avertis, j’ai une corne d’abondance et je n’ai pas peur de m’en servir ! » dit Tiphaine.

Mais elle hésitait. Il avait l’air presque humain, à part son étrange sourire figé. « Comment vous m’avez retrouvée ? demanda-t-elle.

— Pour vous, j’ai appris, répondit la silhouette. J’ai appris à chercher. Je suis humain ! »

Ah oui ? Mais cette bouche n’a pas une allure normale, fit observer son troisième degré. Elle est pâle à l’intérieur, comme de la neige. Ce n’est pas un jeune homme, ça. Il se figure en être un, c’est tout.

Une grosse citrouille, conseilla vivement son deuxième degré. Elles sont très dures en cette saison. Descends-le tout de suite !

La Tiphaine externe, celle qui sentait le souffle du vent sur son visage, songea : Je ne peux pas faire ça. Il se contente de me parler, rien d’autre. Tout ça, c’est ma faute !

Il veut un hiver éternel, dit le troisième degré. Tous ceux que tu connais mourront !

Elle était sûre que les yeux de l’hiverrier lisaient carrément dans ses pensées.

L’été tue l’hiver, insista le troisième degré. Voilà comment ça marche !

Mais pas de cette façon-là, se dit Tiphaine. Je sais que ce n’est pas censé se passer comme ça ! J’ai l’impression que ça ne colle pas. Ce n’est pas la bonne… histoire. Une citrouille volante ne peut pas tuer le roi de l’hiver !

L’hiverrier l’observait attentivement. Des milliers de flocons en forme de Tiphaine tombaient autour de lui.

« Nous finissons la danse maintenant ? demanda-t-il. Je suis humain, tout comme vous ! » Il tendit la main.

« Vous savez ce que c’est, un humain ? demanda Tiphaine.

— Oui ! Facile ! Assez de fer pour faire un clou ! » répondit aussitôt l’hiverrier. Il avait la figure épanouie, comme s’il avait réussi un tour. « Et maintenant, s’il vous plaît, nous allons danser…»

Il fit un pas en avant. Tiphaine recula.

Si tu danses maintenant, prévint son troisième degré, ce sera la fin. Tu croiras en toi-même, tu t’en remettras à ton étoile, et ça ne gêne pas de gros machins clignotants à des milliers de kilomètres dans le ciel de scintiller sur une neige éternelle.

« Je… ne suis pas prête, dit Tiphaine dans ce qui n’était guère plus qu’un chuchotement.

— Mais le temps passe, insista l’hiverrier. Je suis humain. Je connais ces choses-là. N’êtes-vous pas une déesse sous forme humaine ? »

Les yeux sondaient les siens.

Non, songea-t-elle. Je ne serai toujours que… Tiphaine Patraque.

L’hiverrier se rapprocha, la main toujours tendue. « Le moment est venu de danser, madame. Le moment est venu de finir la danse. »

Les pensées échappaient à l’emprise de Tiphaine. Les yeux de l’hiverrier lui emplissaient la tête uniquement de blancheur, comme un champ de neige pure…

« Aaaiiiiieeeee ! »

La porte de la chaumière de la vieille mademoiselle Trahison s’ouvrit à la volée… puis quelque chose sortit et tituba dans la neige.

C’était une sorcière. Impossible de se méprendre. Elle – car c’était probablement du genre féminin, mais on a parfois affaire à de telles horreurs qu’il est ridicule de se demander sous quel titre leur adresser une lettre – portait un chapeau dont la pointe se recourbait comme un serpent. Il coiffait des mèches dégoulinantes de cheveux fous et graisseux au-dessus d’un visage de cauchemar. Un visage vert, comme les mains au bout desquelles s’agitaient des ongles noirs, ou plus exactement des griffes effroyables.