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Elayne roula péniblement sur un côté.

— Je ne crois pas, Thom… Elle ne peut pas révéler son identité à beaucoup de gens.

Encore une minute, et la Fille-Héritière serait capable de s’asseoir. En attendant, elle regarda Luci, qui sembla vouloir se fondre au mur.

— Les Capes Blanches lui réserveraient le même sort qu’à nous.

— Juilin ? fit Nynaeve. (La tête oscillant encore, elle foudroya le trouvère du regard.) Je vous avais dit de rester avec le chariot !

Thom soupira d’agacement, ce qui fit onduler sa moustache.

— Tu nous as chargés de ranger le ravitaillement, et il ne fallait pas deux hommes pour ça ! Juilin vous a suivies. Ne voyant revenir personne, je suis venu voir ce qui se passait… Il aurait pu y avoir dix hommes ici, ça ne l’aurait pas empêché de voler seul à votre secours. Il est en train d’attacher Rôdeur dans le jardin. J’ai eu une bonne idée de venir à cheval, ça nous sera bien utile pour vous ramener.

Elayne réussit à s’asseoir en se hissant le long du couvre-lit, mais quand elle tenta de se lever, elle manqua retomber sur le dos. Sa tête ressemblant toujours à un oreiller de plumes d’oie, le saidar lui restait tout à fait inaccessible. Un peu moins hésitante sur ses jambes, Nynaeve s’accrochait encore à Thom.

Quelques minutes plus tard, Juilin entra, son couteau caressant les reins de Ronde Macura, qui n’en menait pas large.

— Elle est entrée par le jardin… Cette idiote m’a pris pour un voleur. J’ai jugé bon de la garder avec moi.

Blanche comme un linge, ses yeux en paraissant beaucoup plus sombres, la couturière tirait sur le devant de sa robe en jetant de fréquents coups d’œil à la lame de Juilin – comme si elle envisageait de s’enfuir, quelles qu’en puissent être les conséquences. Fixant pour l’essentiel ses deux prisonnières, elle paraissait hésiter entre s’évanouir ou éclater en sanglots.

— Pousse-la à côté de l’autre, dit Nynaeve à Juilin, et aide Elayne à se relever. Je n’avais jamais entendu parler de la fourche-racine, mais marcher semble en dissiper les effets. Ça vaut pour beaucoup de drogues.

Juilin n’eut qu’à pointer son couteau. Aussitôt, maîtresse Macura alla s’asseoir à côté de Luci et s’humecta nerveusement les lèvres.

— Je n’aurais pas fait ça, dit-elle, mais j’avais des ordres. Il faut me comprendre. J’avais des ordres.

Quand Elayne fut debout, Juilin l’aida à marcher de long en large dans la chambre, les deux couples se croisant de justesse dans cet espace exigu.

La Fille-Héritière regretta de ne pas être enlacée par Thom. Juilin avait des façons un peu trop cavalières.

— Des ordres de qui ? lança Nynaeve. Pour qui travailles-tu à la tour ?

Sur le point de défaillir, la couturière tint néanmoins sa langue.

— Si tu ne parles pas, menaça Nynaeve, je te confierai aux bons soins de Juilin. C’est un pisteur de voleurs tearien, aussi prompt à arracher des aveux qu’un Confesseur des Capes Blanches. Pas vrai, Juilin ?

— Une corde pour l’attacher, lâcha le Tearien avec un rictus qui fit sursauter Elayne, un bâillon pour qu’elle ne nous casse pas les oreilles, de l’huile et du sel… (Il ricana, au grand effroi d’Elayne.) Elle parlera, c’est garanti !

Maîtresse Macura se plaqua contre le mur, les yeux menaçant de jaillir de leurs orbites. Luci regardait Juilin comme s’il s’était soudain métamorphosé en Trolloc – huit pieds de haut et des cornes sur la tête.

— Puisque c’est comme ça…, murmura Nynaeve après un court silence. Juilin, tu trouveras tout ce qu’il te faut dans la cuisine.

Elayne regarda alternativement le pisteur de voleurs et l’ancienne Sage-Dame. Ils ne pouvaient pas être sérieux. Pas Nynaeve…

— Narenwin Barda ! s’écria la couturière. J’envoie mes rapports à Narenwin Barda – son adresse, c’est une auberge de Tar Valon appelée Vers l’Amont du Fleuve. Avi Shendar me fournit des pigeons voyageurs, mais il ignore à qui j’envoie des messages, et de qui j’en reçois. De toute façon, il s’en fiche ! Sa femme souffre d’épilepsie, et…

Ronde Macura se tut, les yeux rivés sur Juilin.

Elayne connaissait Narenwin – en tout cas, elle l’avait vue à la tour. Une petite femme étique dont on finissait par oublier la présence tant elle était discrète. Une gentille femme, aussi. Un jour par semaine, elle permettait aux enfants de lui amener leurs animaux familiers, afin qu’elle les guérisse. Bref, pas le profil d’une sœur noire. Cela dit, sur la liste figurait le nom de Marillin Gemalphin, qui adorait les chats et ne reculait devant aucun effort pour s’occuper des bêtes abandonnées.

— Narenwin Barda, répéta Nynaeve. Je veux d’autres noms. À l’intérieur et à l’extérieur de la tour.

— Je n’en connais pas…

— Nous verrons bien… Depuis quand es-tu un Suppôt des Ténèbres ? Et quand es-tu entrée au service de l’Ajah Noir ?

— Nous ne sommes pas des Suppôts ! s’écria Luci. (Lorgnant la couturière, elle s’éloigna d’elle.) Enfin, pas moi. Je marche dans la Lumière.

Ronde Macura réagit tout aussi violemment.

— L’Ajah Noir ? Il existe vraiment ? Mais la Tour Blanche a toujours nié que… Le jour où elle m’a engagée, j’ai posé la question à Narenwin, et ensuite, je n’ai pas pu cesser de pleurer avant le lendemain, quand je suis sortie péniblement de mon lit. Je ne suis pas un Suppôt des Ténèbres ! Je sers l’Ajah Jaune et personne d’autre.

Toujours accrochée au bras de Juilin, Elayne échangea un regard interloqué avec Nynaeve. Tous les Suppôts se défendaient de l’être, bien entendu, mais il y avait un accent de sincérité dans la voix des deux femmes. Face à de telles accusations, leur indignation passait avant la peur. À voir l’hésitation de Nynaeve, Elayne devina qu’elle pensait comme elle.

— Si tu sers l’Ajah Jaune, fit l’ancienne Sage-Dame, pourquoi nous as-tu droguées ?

— À cause d’elle, répondit Ronde Macura en désignant Elayne. On m’a fait parvenir sa description il y a un mois, dans les moindres détails, jusqu’à sa façon de relever le menton pour regarder les gens de haut. Narenwin précisait qu’elle pouvait prétendre se nommer Elayne et appartenir à une maison noble.

À mesure qu’elle parlait, l’indignation de la couturière lui faisait hausser le ton.

— Vous êtes peut-être une Aes Sedai, mais elle, c’est une Acceptée en fuite. Narenwin m’a ordonné de signaler sa présence et celle de toute personne l’accompagnant. Et de la retarder, voire de la capturer, ainsi que ses compagnons. Moi, capturer une Acceptée ? Je doute que Narenwin connaisse ma tisane, mais c’est quand même ce qu’elle m’a chargée de faire. Au risque de brûler ma couverture, s’il le fallait. Ici, où ça me coûterait la vie. Attends un peu que la Chaire d’Amyrlin te mette la main dessus, ma petite ! Et pareil pour vous tous.

— La Chaire d’Amyrlin ? s’écria Elayne. Quel rapport a-t-elle avec cette histoire ?

— « Par ordre de la Chaire d’Amyrlin. » Ça ne vous dit rien ? Sauf vous tuer, je suis autorisée à tout faire pour vous appréhender. Quand elle s’occupera de vous, vous regretterez de n’être pas mortes !

La couturière ponctua sa tirade d’un hochement de tête rageur.

— Pour le moment, personne ne s’occupe de nous, rappela Nynaeve, et c’est toi qui es entre nos mains. (Malgré son calme apparent, elle était aussi stupéfiée qu’Elayne, ça semblait évident.) T’a-t-on donné des explications ?

Le rappel à l’ordre de Nynaeve ayant douché son bref enthousiasme, la couturière se serra contre Luci, chacune empêchant l’autre de tomber.

— Non… Parfois, Narenwin m’informe de ses motivations, mais pas dans ce cas.

— Tu comptais nous garder ici, droguées, jusqu’à ce qu’on vienne nous chercher ?

— Non, je vous aurais envoyées dans un chariot, vêtues de haillons… (Désormais, la couturière ne résisterait plus.) J’ai fait partir un pigeon pour annoncer votre capture à Narenwin et l’informer de mes intentions. Therin Lugay me doit une sacrée faveur. Je pensais lui confier assez de tisane pour que vous lui fichiez la paix jusqu’à Tar Valon. Je lui ai dit que vous étiez malades, et qu’il fallait ça pour vous tenir en vie jusqu’à ce qu’une Aes Sedai vous guérisse. En Amadicia, une femme doit être très prudente en matière de thérapie. Si elle soigne trop bien, ou trop de gens, quelqu’un murmure qu’elle est une Aes Sedai, et sa maison a vite fait de brûler. Et encore, ce n’est pas le pire… Therin sait tenir sa langue sur…