Un nouveau pigeon ne tarda pas à partir – dans une troisième direction.
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À l’Attelage aux Neuf Étalons
Un grand chapeau de paille la protégeant du soleil de la fin d’après-midi, Siuan laissa à Logain le soin de franchir en premier la porte de Shilene. Le grand mur d’enceinte gris de Lugard lui parut en mauvais état, ce qui l’étonna assez peu. En deux endroits, il s’était écroulé, ce qui en restait n’excédant pas la hauteur d’une honnête palissade.
Épuisées par le rythme que leur avait imposé Logain depuis le départ de Kore-les-Sources, Min et Leane chevauchaient derrière Siuan. Logain tenait beaucoup à être le chef, et il était si facile de lui laisser croire que c’était le cas. Il voulait donner l’ordre du départ, le matin ? Et choisir l’endroit où camper, le soir ? Il gardait l’argent et entendait se faire servir sa nourriture, cuisinée par les femmes ? Et alors, où était le problème ? Au fond, Siuan avait pitié de lui, parce qu’il ignorait le sort qu’elle lui réservait.
Un gros poisson accroché à un hameçon pour en attraper un plus gros encore !
De nom, Lugard était la capitale du Murandy, lieu de résidence du roi Roedran. Mais les seigneurs de ce royaume, s’ils prêtaient volontiers leur serment d’allégeance, refusaient obstinément de payer leurs impôts. Se fichant tout autant des autres requêtes du roi, ils incitaient le peuple à les imiter. Du coup, le Murandy était une nation fantôme qui tenait vaguement debout parce que nul ne songeait à renverser le roi ou la reine actuelle – la couronne changeait très souvent de tête – et parce que la peur de l’Andor ou de l’Illian entretenait encore un vague sentiment de patriotisme.
Des murs et des remparts se dressaient un peu partout en ville, la plupart plus délabrés encore que le mur d’enceinte. Construite selon le plus grand hasard au fil des siècles, la cité avait plus d’une fois été divisée en plusieurs fiefs – les bastions de nobles prompts à guerroyer les uns contre les autres. Avec ses rues sans pavés, c’était une ville sale, triste et poussiéreuse. Alors que des enfants jouaient dans les ornières des chariots, des hommes arborant de hauts chapeaux et des femmes en tablier – sur des jupes qui laissaient voir leurs chevilles ! –tentaient de se frayer un chemin entre les caravanes de marchands. Que ce soit avec l’Illian, Ebou Dar, le Ghealdan ou l’Andor, c’était le commerce qui maintenait Lugard en vie. Partout où il y avait de la place, des multitudes de chariots étaient garés les uns contre les autres. Certains, bâchés et bourrés jusqu’à la gueule, étaient près au départ tandis que d’autres, toujours vides, attendaient leur chargement. Dans les grandes artères, les auberges s’alignaient les unes derrière les autres avec tout ce qu’il fallait d’écuries et d’enclos pour les chevaux – des installations presque plus nombreuses que les maisons ou les boutiques aux toits de tuiles bleus, rouges, violets ou gris.
Dans d’éternels nuages de poussière, le vacarme des forges, les grincements des roues de chariot et les rires qui montaient des tavernes composaient une assourdissante cacophonie. Alors même qu’il glissait vers l’horizon, le soleil continuait à cuire Lugard comme une céramique dans un four. Du coup, on aurait pu jurer qu’il ne pleuvrait plus jamais sur cette malheureuse cité.
Quand Logain entra enfin dans la cour d’une auberge baptisée À l’Attelage aux Neuf Étalons, puis mit pied à terre, Siuan sauta de selle avec une satisfaction non dissimulée. Après avoir tapoté le nez de sa jument – en se méfiant de ses dents – elle songea qu’elle s’en séparait sans regret. À ses yeux, voyager sur le dos d’un animal était une hérésie. Alors qu’un bateau allait là où on poussait la barre, un canasson pouvait soudain décider de n’en faire qu’à sa tête. De plus, les bateaux ne mordaient pas. Si Bela s’en était abstenue jusque-là, rien ne disait que le pire ne restait pas à venir.
Au moins, Siuan n’avait plus mal partout. Les premiers soirs, elle aurait parié que Min et Leane riaient dans son dos lorsqu’elles la voyaient marcher comme une vieillarde. Un jour en selle lui donnait toujours le sentiment d’avoir été rouée de coups, mais à présent, elle parvenait à le cacher.
Dès que Logain eut commencé à négocier avec le palefrenier, un vieux type étique qui portait un gilet de cuir sur son torse nu, Siuan approcha de Leane et lui souffla à l’oreille :
— Si tu veux mettre ton charme à l’épreuve, durant les heures qui viennent, choisis notre ami Dalyn.
Leane jeta à sa compagne un regard perplexe. Dans certains villages traversés après leur départ de Kore-les-Sources, elle s’était essayée à jouer de l’œillade ou du sourire, mais jusque-là, Logain n’avait jamais été sa cible, même en rêve. Cependant, elle soupira, acquiesça, respira à fond et avança de cette étrange démarche ondulante qui donnait l’impression que son squelette n’était plus vraiment rigide. Se demandant comment diantre son amie faisait ça, et ravie de la voir adresser déjà un sourire à Logain, Siuan alla murmurer à l’oreille de Min :
— Dès que Dalyn en aura fini avec le palefrenier, dis-lui que tu vas me rejoindre dans l’auberge. Puis joins le geste à la parole et reste loin d’Amaena et de lui jusqu’à mon retour.
À entendre le vacarme qui montait de l’auberge, il devait y avoir assez de clients dans la salle commune pour qu’une armée se cache derrière eux. En tout cas, la foule devait être assez dense pour qu’on ne remarque pas l’absence d’une seule femme.
Voyant Min afficher son expression rebelle – celle qui annonçait une cataracte de questions –, Siuan prit les devants :
— Obéis, Serenla. Sinon, en plus de lui servir ses petits plats, je t’obligerai à cirer les bottes de ce type !
L’expression de Min ne changea pas, mais elle capitula d’un hochement de tête.
Après avoir confié Bela à sa jeune compagne, Siuan sortit de la cour et s’engagea dans la rue en priant pour avoir pris la bonne direction. Avec une telle chaleur, et dans une telle crasse, fouiller toute la ville ne lui disait vraiment rien.
De lourds chariots tirés par des attelages de six, de huit voire de dix chevaux semaient la terreur dans les rues, leur conducteur jouant du fouet et de l’injure autant pour stimuler ses bêtes que pour inciter les passants à lui laisser le passage.
Dans leur tenue grossière, des charretiers en long manteau, marchant comme en terrain conquis au milieu de la foule, n’hésitaient pas à lancer aux passantes des invitations aussi rigolardes que paillardes. Assez jolies à voir avec leur tablier de couleur vive parfois agrémenté de rayures et leur tête enveloppée d’un fichu, certaines victimes de ces rustres marchaient la tête bien droite, comme si elles n’avaient rien entendu. D’autres femmes, en revanche – celles-ci n’avaient pas de tablier ni de fichu et leur jupe survolait le sol à une hauteur que la décence aurait dû interdire –, répliquaient encore plus lestement à ces butors.
Siuan sursauta lorsqu’elle s’avisa que plusieurs remarques égrillardes la visaient directement. Ayant du mal à le croire malgré d’incontestables évidences, elle n’en fut pas outragée mais seulement surprise. Pas encore habituée à avoir changé, elle n’imaginait pas que les hommes puissent la trouver attirante. Apercevant son reflet dans la vitrine crasseuse d’un tailleur, elle étudia la jeune femme à la peau claire qui arborait un grand chapeau de paille. Une très jeune femme – pas seulement d’apparence, mais pour de bon – à peine plus âgée que Min, pour tout dire. Presque une jeune fille, surtout en regard des très longues années qu’elle avait déjà vécues.
Un des avantages d’avoir été calmée…, songea-t-elle.