Semblable à celle de toutes les auberges et tavernes de Lugard, la salle commune était bondée de conducteurs de chariot, de gardes du corps de marchands, de palefreniers, de maréchaux-ferrants et d’une multitude de solides travailleurs. Pratiquement que des hommes, tous parlant et riant aussi fort que possible en vidant chope sur chope – une main pour boire, et l’autre pour pincer la croupe des serveuses !
Pour être honnête, les salles communes ressemblaient également à ça dans beaucoup d’autres villes, mais en une version édulcorée. Perchée sur une table, une jeune femme à la poitrine généreuse – au point que son chemisier menaçait de rendre grâce – chantait au son de ce qu’il fallait bien appeler la « musique » de deux flûtes et d’un butor à douze cordes.
Même s’il n’avait pas l’oreille musicale, Bryne s’arrêta un moment pour écouter la chanteuse. Sans conteste, elle aurait été à sa place autour de tous les feux de camp qu’il avait connus. Même sans chanter, il fallait le préciser. Avec ce chemisier, elle aurait trouvé un mari (au moins) en un clin d’œil.
Joni et Barim étaient déjà là. Malgré ses cheveux clairsemés et le bandage qu’il portait toujours autour du crâne, la carrure de Joni avait suffi pour que les deux hommes n’aient pas d’importuns à leur table. En attendant leur maître, ils écoutaient la chanteuse – ou la reluquaient, c’était difficile à dire.
Bryne tapota l’épaule des deux gaillards puis leur désigna la porte latérale qui conduisait aux écuries. Quand ils s’y furent rendus, un palefrenier bigleux et de fort mauvaise humeur leur rendit leurs chevaux en échange de trois sous d’argent. Un an plus tôt, avec ça, on pouvait s’offrir un très bon cheval. Les troubles qui faisaient rage à l’ouest et au Cairhien avaient un effet dévastateur sur le commerce et les prix.
Personne ne parla jusqu’à ce que les trois hommes, après être sortis de la cité, se fussent engagés sur la piste rudimentaire qui conduisait au nord, vers la rivière Storm.
— Elles étaient en ville hier, seigneur, annonça alors Barim.
Bryne l’avait appris par lui-même. Trois jolies étrangères ne pouvaient pas passer à Lugard sans se faire remarquer. Par la gent masculine, au minimum.
— Les trois femmes et un type costaud, continua Barim. Peut-être le Dalyn qui les accompagnait quand elles ont fichu le feu à l’étable de Nem. Enfin, qui que soit le bonhomme, ils sont restés un moment aux Neuf Étalons – juste le temps de boire un coup avant de filer. La Domani dont tous les types parlaient a failli déclencher une rixe avec ses sourires et ses ondulations de hanches, mais elle a réussi à calmer tout son monde en recourant aux mêmes armes. Que la Lumière me brûle ! J’adorerais rencontrer une Domani !
— Barim, on t’a dit dans quelle direction ils sont partis ? demanda Bryne, très patient.
Cette information-là, il n’avait pas pu l’obtenir.
— Non, seigneur… Mais j’ai appris que beaucoup de Capes Blanches ont traversé la ville, chaque fois en direction de l’ouest. Vous croyez que Pedron Niall mijote quelque chose ? En Altara, peut-être ?
— Ça ne nous regarde plus, dit Bryne avec une patience beaucoup moins convaincante, cette fois.
Mais un vétéran comme Barim aurait dû être capable de se concentrer sur le sujet en cours.
— Je sais vers où ils vont, seigneur, intervint Joni. L’ouest, sur la route de Jehannah, et en galopant ventre à terre, d’après ce qu’on m’a dit. (Il hésita, mal à l’aise.) Seigneur, j’ai bu un coup avec deux gardes du corps de marchands, d’anciens membres de la Garde de la Reine, et ils m’ont raconté une drôle d’histoire. Alors qu’ils étaient dans une maison de tolérance appelée La Cavalcade nocturne, la fille nommée Mara est venue demander un travail de chanteuse. Ayant refusé de montrer ses jambes comme il est d’usage en ces lieux – qui pourrait l’en blâmer ? –, elle ne l’a pas obtenu, et elle est partie sans demander son reste. D’après ce que m’a dit Barim, nos quatre oiseaux se sont envolés vers l’ouest juste après cet incident. Je n’aime pas ça. Ce n’est pas le genre de femme à chercher du travail dans un bouge pareil. Je crois qu’elle essaie d’échapper à Dalyn…
Malgré la bosse sur son crâne, Joni, assez bizarrement, n’en voulait aucunement aux trois jeunes femmes. Selon lui, et il se plaisait à le répéter, elles étaient dans les ennuis et avaient besoin d’aide. S’ils finissaient par rattraper les fugitives, Bryne aurait parié que Joni le tannerait pour qu’il lui permette de les confier à ses filles, histoire qu’elles les dorlotent.
Barim ne partageait pas ce sentimentalisme.
— Le Ghealdan…, grogna-t-il. Ou l’Altara, ou encore, l’Amadicia… Pour les récupérer, il nous faudra embrasser le Ténébreux ! Pour une étable et quelques vaches, je me demande si ça vaut la peine…
Bryne ne fit aucun commentaire. Ils avaient déjà suivi les filles jusque-là, et le Murandy n’était pas un pays accueillant pour les Andoriens. Trop d’escarmouches frontalières depuis trop de temps… Pour s’y enfoncer, en quête des beaux yeux d’une parjure, il fallait être un crétin. Et un triple crétin pour insister et finir peut-être par traverser la moitié du monde.
— Les types avec qui j’ai bu, seigneur…, dit Joni, mal à l’aise. Eh bien… Il semble que beaucoup de vos vétérans… des hommes fidèles… aient été renvoyés de la Garde.
Encouragé par le silence de Bryne, il continua :
— Beaucoup de nouvelles recrues… Vraiment beaucoup. Quatre ou cinq nouveaux pour chaque soldat « démobilisé ». Des gars qui aiment provoquer des troubles plutôt que rétablir l’ordre… Certains, les Lions Blancs, ne rendent de comptes qu’au seigneur Gaebril…
Joni prit le temps de cracher par terre pour montrer ce qu’il en pensait.
— Ceux-là et d’autres ne font pas vraiment partie de la Garde. Ils ne servent pas la maison royale. D’après mes deux gaillards, Gaebril dispose maintenant d’une force dix fois supérieure à la Garde, justement. Des hommes qui ont juré fidélité au trône d’Andor, mais pas à la reine.
— Ça non plus, ce n’est plus de notre ressort, lâcha Bryne.
Barim gonflait les joues, comme toujours quand il détenait une information qu’il ne voulait pas révéler ou qui ne lui semblait pas assez importante.
— Allons, Barim, parle, je t’en prie !
Le vétéran au visage parcheminé ne cacha pas sa stupéfaction. Depuis tout ce temps, il n’avait toujours pas compris à quel détail Bryne voyait qu’il était sur des charbons ardents.
— Eh bien, seigneur, parmi les personnes à qui j’ai parlé, certaines m’ont dit que des Fils de la Lumière avaient posé pas mal de questions, hier. Au sujet d’une fille qui pourrait bien être Mara. Ils se renseignaient sur son identité, ses faits et gestes… Des trucs comme ça… Apprendre qu’elle était partie les a sacrément intrigués, en tout cas. S’ils en ont après elle, cette fille risque de finir au bout d’une corde avant qu’on l’ait retrouvée. Et s’ils décident de la poursuivre, ils ne feront pas beaucoup de chichis pour se convaincre qu’elle est un Suppôt des Ténèbres. Ou quelque chose dans ce goût-là…
Bryne plissa le front. Les Fils de la Lumière ? Que pouvaient-ils vouloir à Mara ? Il aurait juré qu’elle n’était pas un Suppôt. Mais à Caemlyn, il avait vu l’exécution d’un jeune type au visage de bébé qui prêchait la bonne parole du Ténébreux à des enfants, dans les rues. Le Grand Seigneur des Ténèbres, comme il l’appelait… En trois ans, il avait tué au minimum neuf de ces gosses pour éviter qu’ils le dénoncent.
Non, Mara n’est pas un Suppôt, j’en mettrais ma tête à couper.
Mais les Fils étaient prompts à soupçonner n’importe qui. Et s’ils se mettaient dans l’idée qu’elle avait quitté Lugard pour les fuir…