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Bryne talonna Voyageur, son hongre bai un peu maigre mais endurant et courageux. Les deux autres hommes passèrent aussi au petit galop. Voyant la morosité de leur maître, ils se réfugièrent dans un prudent mutisme.

À quelque trois quarts de lieue de Lugard, Bryne s’enfonça dans un bosquet de chênes et de lauréoles. Le reste de ses hommes l’y attendaient dans un camp dressé au cœur d’une petite clairière. Ces soldats adorant boire chaud, plusieurs petits feux y brûlaient.

Quelques hommes somnolaient. Les infusions et la sieste semblaient décidément être chères au cœur des vieux militaires.

Les hommes réveillés tirèrent les autres du sommeil, et tous regardèrent leur chef.

Un moment, Bryne dévisagea ses troupes. Des tempes grises, des crânes chauves et des rides en abondance… Encore solides au poste, quand même, ces gaillards, mais tout bien considéré, il avait eu tort de les entraîner au Murandy parce qu’il voulait savoir pourquoi une femme n’avait pas tenu parole. Et voilà que les Capes Blanches s’en mêlaient. Combien de temps et de distance avant que cette histoire soit terminée ? En rebroussant chemin maintenant, l’expédition serait restée absente un bon mois de Kore-les-Sources. Dans le cas contraire, la poursuite risquait de s’achever sur les côtes de l’océan d’Aryth. Bryne devait ramener ces braves gars chez eux. De quel droit leur demanderait-il d’arracher les trois filles aux griffes des Fils de la Lumière ? Que Mara affronte donc la justice des Capes Blanches.

— Nous partons vers l’ouest, annonça Bryne. (Aussitôt, ce fut le branle-bas de combat.) Et il ne faudra pas traîner, parce que j’entends les rattraper avant l’Altara. Sinon, qui sait jusqu’où elles nous conduiront ? Avant que nous en ayons terminé, vous risquez d’avoir vu Jehannah, Ebou Dar ou Amador. (Il eut un rire forcé.) Si nous allons jusqu’à Ebou Dar, vous découvrirez si vous êtes vraiment des durs à cuire. Dans certaines tavernes, les servantes écorchent vifs des Illianiens pour le dîner et s’amusent à enfiler des Capes Blanches en brochettes.

Les hommes rirent bien plus fort que cette mauvaise blague l’aurait mérité.

— Avec vous, nous n’avons peur de rien, seigneur ! lança Thad, un soldat au visage tanné par le soleil, en rangeant son gobelet de fer dans une de ses sacoches de selle. D’après ce qu’on dit, vous avez un jour eu une prise de bec avec la Chaire d’Amyrlin en personne, et…

Les cheveux gris, mais néanmoins plus jeune que Thad, Jar Silvin flanqua un coup de pied dans la cheville du vétéran.

— Qu’est-ce qui te prend, Silvin ? Tu veux te faire fendre le crâne en deux, ou… ? Ben, quoi, qu’est-ce que… ?

Voyant que tous ses compagnons le regardaient, Thad comprit qu’il avait fait une gaffe en évoquant la gloire passée du seigneur.

— D’accord, d’accord, marmonna-t-il en faisant mine de vérifier la sangle de sa selle.

Mais plus personne ne riait…

Bryne se força à paraître plus amène. Le passé était le passé, et il était temps qu’il tourne la page. Alors qu’il avait partagé son lit – et davantage que ça, pensait-il – une femme s’était soudain mise à le regarder comme si elle avait oublié jusqu’à son existence. Était-ce une raison pour refuser de prononcer son nom ? Devait-il lui en vouloir parce qu’elle l’avait banni de Caemlyn – sous peine de mort – pour avoir donné son avis alors que c’était sa mission ? Qui se serait indigné de peccadilles pareilles ?

Si cette reine courait au fiasco avec son seigneur Gaebril, un inconnu qui était soudain apparu à Caemlyn, ce n’était plus son problème. D’une voix glaciale, elle avait dit à Bryne que son nom ne serait plus jamais prononcé au palais. Et si elle ne le confiait pas aux bons soins du bourreau, avait-elle ajouté, c’était en regard de ses longs états de service. Pourtant, la trahison aurait dû lui valoir la hache !

La trahison, lui !

Mais injustice ou pas, si cette traque était destinée à durer longtemps, Bryne devait garder au plus haut le moral de ses hommes.

Un genou reposant sur le pommeau de sa selle, il sortit sa blague à tabac et sa pipe. Sur le fourneau s’affichait un fier taureau portant autour du cou la Couronne de Roses d’Andor. Depuis un bon millier d’années, c’étaient les armes de la maison Bryne. La force et le courage au service de la reine !

Mais Gareth Bryne avait besoin d’une nouvelle bouffarde. Celle-ci était trop vieille.

— Je ne m’en suis pas tiré si bien que ça, dit-il en finissant de bourrer sa pipe. (Il se pencha, prit la brindille encore ardente que lui tendait un des hommes et embrasa le tabac.) C’était il y a trois ans. La Chaire d’Amyrlin faisait un voyage officiel : Cairhien, Tear, Illian et enfin Caemlyn avant de retourner à Tar Valon. À l’époque, nous avions des soucis avec les seigneurs frontaliers du Murandy, comme d’habitude…

Des rires ponctuèrent cette déclaration. Un jour ou l’autre, tous ces hommes avaient servi sur la frontière du Murandy.

— J’avais envoyé des Gardes préciser fermement à ces fâcheux que les troupeaux de moutons et de bœufs, de notre côté de la frontière, ne leur appartenaient pas. Si j’avais pensé que ça intéresserait la Chaire d’Amyrlin…

Fascinés, les hommes s’occupaient toujours de préparer le départ, mais avec beaucoup moins d’ardeur.

— Siuan Sanche et Elaida s’étaient enfermées avec Morgase…

Voilà, il avait prononcé ce nom, et sans même un pincement au cœur !

— Quand elles se sont remontrées, Morgase avait les yeux qui jetaient des éclairs. En même temps, elle était penaude comme une fillette de dix ans que sa mère a surprise en train de voler des confitures. C’est une femme de tête, mais coincée entre Siuan Sanche et Elaida…

Bryne secoua la tête, et tous ses hommes ricanèrent. S’il y avait bien une chose qu’ils n’enviaient pas aux grands de ce monde, c’était l’attention que leur portaient les Aes Sedai.

— La reine m’a ordonné de retirer toutes nos troupes de la frontière avec le Murandy. Sur-le-champ ! Quand j’ai demandé à en parler en privé avec elle, Siuan Sanche m’a sauté sur le paletot. Sans plus d’égards que si j’étais un bleu, elle m’a soufflé dans les bronches, menaçant de m’utiliser comme appât pour son hameçon si je ne lui obéissais pas.

Pour mettre un terme à l’affaire, il avait dû implorer le pardon de la Chaire d’Amyrlin – devant tout le monde, alors qu’il s’était contenté d’accomplir son devoir – mais il préféra omettre ce détail. Même après ça, il s’était demandé si elle n’allait pas exiger que Morgase le fasse décapiter – ou s’en charger directement elle-même.

— Elle devait vouloir attraper un sacré gros poisson ! lança un des vétérans.

Les autres rirent de bon cœur.

— Au bout du compte, j’ai senti le vent du boulet, et la Garde de la Reine s’est retirée de la frontière. Alors, si vous espérez que je vous protège, à Ebou Dar, sachez que les serveuses dont je parlais sont du genre à écorcher la Chaire d’Amyrlin en même temps que nous, puis à la mettre à sécher au soleil.

Les rires redoublèrent d’intensité.

— Seigneur, demanda Joni, vous avez eu un jour le fin mot de l’histoire ?

Bryne secoua la tête.

— De sombres affaires d’Aes Sedai… Elles ne daignent jamais informer des pauvres gars comme nous de leurs intentions profondes.

Cette chute fut saluée par un concert de ricanements.

Le moral regonflé, les hommes sautèrent en selle avec une vigueur qui faisait oublier leur âge.

Certains ne sont pas plus vieux que moi, se tança Bryne.

Mais il était trop vieux, en tout cas, pour poursuivre une jolie damoiselle qui aurait pu être sa fille, voire sa petite-fille.

Je veux seulement savoir pourquoi elle a violé son serment. Il n’y a pas de mal à ça…