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Luca se fendit d’une révérence encore plus raffinée que la première.

Elayne regarda Nynaeve à la dérobée, et vit qu’elle souriait ironiquement, tout comme elle. Un patron de ménagerie bien présomptueux, ce Valan Luca ! Cela dit, ses hommes faisaient du très bon travail avec les chevaux, qui ne semblaient plus au bord de la panique.

Thom et Juilin, eux, contemplaient avec des yeux ronds les étranges créatures.

— Des chevaux-sangliers, maître Luca ? lança Elayne.

— Des chevaux-sangliers géants, ma dame, riposta le patron de la ménagerie. Originaires de l’incroyable Shara, où j’ai en personne conduit une expédition en des territoires hostiles peuplés d’étranges civilisations – un monde plein de paysages mystérieux et de pièges mortels. Vous raconter mes aventures me fascinerait, ma dame. Pensez que j’ai vu des créatures deux fois plus grandes que les Ogiers ! (Luca gesticula d’abondance pour illustrer son propos.) D’autres qui n’avaient pas de tête. Des oiseaux assez gros pour emporter entre leurs serres un taureau adulte. Des serpents capables de gober un homme. Des cités faites d’or pur ! Descendez de votre coche, ma dame, et je vous dirai tout.

Elayne ne douta pas un instant que Luca soit du genre à être fasciné par ses propres fadaises. En revanche, elle ne croyait pas un instant que les « chevaux-sangliers » soient originaires de Shara. Primo, parce que le Peuple de la Mer lui-même n’avait jamais rien vu de plus, concernant Shara, que les ports fortifiés où on confinait les visiteurs. En sortir revenait à signer sa sentence de mort. Du coup, les Aiels n’en savaient pas plus long non plus. Secundo, Nynaeve et elle avaient vu des créatures similaires à Falme, pendant l’invasion des Seanchaniens, qui les utilisaient comme bêtes de peine et animaux de guerre.

— Je crains que ce ne soit pas possible, maître Luca.

— Alors, laissez-nous donner une représentation pour vous. Comme vous le voyez, ce n’est pas une ménagerie classique, mais un concept résolument nouveau. Une représentation privée… Des acrobates, des jongleurs, des animaux sauvages domptés, l’homme le plus fort du monde… Nous avons même avec nous une Illuminatrice. En route pour le Ghealdan, nous serons partis demain, mais pour quelques pièces…

— Ma maîtresse vient de dire que ce n’était pas possible, coupa Nynaeve. Et elle a mieux à faire de son argent, de toute façon…

En réalité, c’était l’ancienne Sage-Dame qui se montrait d’une invraisemblable pingrerie, ne lâchant pas un sou sans rechigner, comme si elle refusait d’accepter que les prix soient plus élevés dans le grand monde qu’à Deux-Rivières.

— Pourquoi voulez-vous aller au Ghealdan, maître Luca ? demanda Elayne, consciente que sa compagne soufflait sur les braises et lui laissait ensuite le soin de noyer l’incendie. J’ai entendu dire qu’il ne fait pas bon y vivre, en ce moment. À ce qu’il paraît, l’armée n’aurait pas pu éliminer cet homme, le Prophète, qui annonce la venue du Dragon Réincarné. Vous ne voulez sûrement pas vous précipiter vers des émeutes.

— Ce sont des rumeurs très exagérées, ma dame, très exagérées… Partout où il y a des foules, des gens aspirent à être divertis. Et ma troupe répond toujours « présente » !

Hésitant un peu, Luca finit par approcher du coche. L’air gêné, il croisa le regard d’Elayne.

— Ma dame, la vérité, c’est qu’en nous autorisant à jouer pour vous, c’est vous qui nous feriez une faveur. Pour être franc, un des chevaux-sangliers a provoqué un… incident… dans la prochaine ville que vous traverserez. C’était involontaire, croyez-moi. Ces créatures sont inoffensives. Hélas, les gens de Sienda m’ont interdit de donner une représentation chez eux. Et ils refusent de venir y assister ici. Rembourser les dégâts et payer les amendes m’a mis sur la paille. Surtout les amendes, d’ailleurs… Si vous acceptez de me payer – trois fois rien, je vous assure ! – je vous nommerai marraine de ma troupe et votre nom sera connu et célébré partout où nous passerons, ma dame…

— Morelin, dit Elayne. Dame Morelin de la maison Samared.

Avec sa nouvelle couleur de cheveux, elle pouvait passer sans peine pour une Cairhienienne.

— Comme je vous l’ai dit, je n’ai pas le temps d’assister à votre spectacle, mais je peux vous aider, si vous êtes vraiment démuni. Nana, donne un peu d’argent à maître Luca.

Elayne ne voulait surtout pas que son nom soit connu et célébré partout où passerait la troupe. Cela dit, aider les pauvres et les personnes en détresse était un devoir qu’elle tenait à accomplir, même dans un pays étranger.

En grommelant, Nynaeve saisit une de ses bourses, fouilla dedans puis se pencha assez par la fenêtre pour glisser quelque chose dans la paume de Luca.

— Si vous exerciez une honnête profession, marmonna-t-elle, vous n’auriez pas besoin de mendier. En route, Thom !

Le trouvère fit claquer son fouet et Elayne fut propulsée en arrière sur son siège.

— Tu n’avais pas besoin d’être impolie – ni brusque, d’ailleurs. Que lui as-tu donné ?

— Un sou d’argent, dit Nynaeve en rangeant la bourse dans sa sacoche de ceinture. C’est déjà plus que ce qu’il méritait.

— Nynaeve, cet homme va probablement penser que nous nous sommes fichues de lui.

— Avec les épaules qu’il a, travailler un peu ne lui fera pas de mal.

Elayne ne fit aucun commentaire, même si elle ne partageait pas entièrement cette opinion. Pour sûr, travailler ne risquait pas de tuer Luca, mais encore fallait-il qu’il trouve de l’ouvrage.

De toute façon, je doute qu’il accepterait une occupation qui lui interdirait de porter sa superbe cape…

Si elle faisait remarquer à Nynaeve que l’emploi était rare, ça déclencherait à coup sûr une polémique. Chaque fois qu’elle faisait gentiment connaître à l’ancienne Sage-Dame des choses qu’elle ignorait, ça lui valait des accusations allant du complexe de supériorité à l’insupportable arrogance. Au sortir d’une altercation, Valan Luca ne valait sûrement pas la peine d’en provoquer une autre.

Les ombres s’allongeaient lorsque les voyageurs atteignirent Sienda, un assez grand village aux bâtiments de pierre, mais aux toits de chaume, qui possédait deux auberges. La première, Au Lancier du Roi, avait un trou béant à la place de la porte d’entrée. Sous l’œil d’une petite foule, des artisans s’affairaient à réparer les dégâts. Le cheval-sanglier de Luca avait peut-être été offensé par l’enseigne, gisant à côté du trou, pour le moment, qui représentait un soldat en train de charger, sa lance à l’horizontale. À première vue, le panneau de bois semblait avoir été arraché…

De manière plutôt surprenante, il y avait davantage de Capes Blanches ici qu’à Mardecin. D’autres soldats arpentaient les rues. En cotte de mailles, un casque conique sur la tête, ils arboraient sur leur cape bleue l’Étoile et le Chardon de l’Amadicia. De toute évidence, il y avait dans les environs une garnison de l’armée régulière. Et entre les Fils de la Lumière et les soldats du roi, l’atmosphère ne semblait pas à la franche camaraderie. Lorsqu’ils se croisaient, ils s’ignoraient – au mieux – ou se défiaient du regard comme s’ils étaient sur le point de dégainer leurs armes.

Certains Fils arboraient un bâton de berger rouge derrière le soleil qui ornait leur cape. Des membres de la Main de la Lumière, le nom qu’ils donnaient à leur ordre, mais on les appelait plutôt « les Confesseurs ». Des hommes dangereux dont même les autres Capes Blanches se tenaient éloignés.

Devant tant de militaires, Elayne eut l’estomac noué. Mais il ne restait guère plus d’une heure de jour, même en tenant compte des couchers de soleil plus tardifs en été. En voyageant la moitié de la nuit, le coche n’aurait aucune garantie d’atteindre un autre village. De plus, une conduite si étrange risquait d’attirer l’attention sur les voyageurs. Sans mentionner qu’ils avaient une bonne raison de s’arrêter plutôt en ce jour.