Schulenburg est présent sur le quai de la gare.
« Staline me fit signe d’approcher, raconte l’ambassadeur allemand, et m’entourant de son bras, il me dit : “Votre pays et le mien doivent rester amis, monsieur l’ambassadeur, et vous devez tout faire pour cela.”
« Puis Staline se tourne vers le colonel Krebs, s’assure qu’il est bien l’attaché militaire allemand, et lui dit : “Nous resterons vos amis contre vents et marée.” »
Staline veut donc croire que sa politique cherchant à étouffer la volonté allemande de faire la guerre peut – et doit – réussir. Il écarte toutes les informations qui la contredisent.
Aveuglement ?
Crainte de tomber dans le piège tendu par l’Angleterre ?
Souci d’éviter toutes les provocations ?
Et cependant, de toutes parts, on l’avertit de l’imminence de l’attaque allemande.
Churchill alerte personnellement Staline, dès le 3 février. Et l’ambassadeur britannique à Moscou, sir Stafford Cripp, semaine après semaine, transmet des rapports alarmants au ministre des Affaires étrangères, Molotov.
Dès la fin avril, il prédit pour le 22 juin 1941 l’ouverture des hostilités.
À Washington, le sous-secrétaire d’État, Summer Wells, convoque l’ambassadeur soviétique Oumanski, et donne au Russe le plan de campagne de l’état-major allemand.
« M. Oumanski pâlit et reste plusieurs secondes silencieux et dit : “Je me rends pleinement compte de la gravité de votre information et vais en faire part au Kremlin sur-le-champ.” »
Mais Staline s’obstine, ordonne aux troupes placées sur la frontière de ne répondre à aucune provocation allemande.
Cette guerre ne doit pas avoir lieu.
Staline ne tombera pas dans les pièges qu’à Londres et Washington on lui tend.
Il ne veut même pas écouter ses propres espions.
L’Allemand Richard Sorge, en poste à l’ambassade nazie à Tokyo, transmet la date du 22 juin pour le déclenchement de l’attaque allemande.
Les espions du réseau Orchestre rouge dirigé par Léopold Trepper, et qui opèrent à Bruxelles et à Paris, confirment que la décision allemande est prise.
Et des communistes français prennent le risque de se présenter au consulat soviétique à Paris pour avertir les Soviétiques de l’attaque allemande.
Mais Staline ne modifie pas sa politique conciliante.
L’agence de presse Tass, le 14 juin, publie un communiqué dénonçant « la vaste tentative de propagande des puissances hostiles à l’URSS et à l’Allemagne qui souhaitent une extension du conflit.
« Suivant les informations soviétiques, l’Allemagne respecte scrupuleusement les clauses du pacte de non-agression germano-soviétique, tout comme l’URSS… ».
Le plan Barbarossa fixe l’attaque de l’URSS au 22 juin 1941… soit huit jours après la publication de ce communiqué.
Staline peut-il, enfermé dans ses certitudes, croire qu’il contraindra Hitler à ne pas attaquer la Russie ?
Son obsession du « complot » des puissances hostiles à l’URSS l’a-t-elle aveuglé ?
En fait, Staline a deux fers au feu.
L’un pour « désarmer » par des concessions l’agressivité de Hitler est poussé au rouge vif.
L’autre « fer » consiste à renforcer le potentiel militaire de l’URSS. Il est bien tard pour le « chauffer » mais Staline ne le néglige pas.
Le 1er mai 1941, il est sur la place Rouge.
Entouré des dirigeants du parti et des chefs militaires, il assiste à la parade de l’armée Rouge.
Le général Joukov répète qu’elle est « la plus puissante du monde » et annonce que l’année 1941 sera celle « de la reconstruction de tout le système d’entraînement et de formation des soldats ».
Des milliers d’hommes défilent au pas de parade.
Ils sont survolés par des centaines d’avions et suivis par des unités motorisées, de nouveaux chars, les KV1 et les T34, engins énormes, dont la maniabilité paraît grande.
On murmure dans l’immense foule qui assiste à la parade que les usines d’armement tournent à plein régime, qu’on en construit de nouvelles à l’abri des monts de l’Oural.
On dit aussi que les unités qui défilent se dirigeront, dès la fin du défilé, vers Minsk, Leningrad et la frontière polonaise.
Staline, serré dans sa vareuse, salue les unités d’un petit geste de la main.
Il paraît le plus insignifiant des dirigeants et des chefs militaires qui sont alignés sur la tribune située sur le mausolée de Lénine.
Mais le 6 mai, Staline devient Président du Conseil des commissaires du peuple.
Le secrétaire général du parti s’est mué en chef du gouvernement soviétique. Il concentre tous les pouvoirs.
C’est un signe du danger qui menace le pays.
On s’attend à la guerre et cependant on ne la croit pas possible. Hitler serait-il assez fou pour attaquer la première armée du monde, et ce pays où s’est désagrégée la Grande Armée, cet espace où s’enlisent depuis des siècles ceux qui croient pouvoir le conquérir ?
Le 5 mai, des centaines de jeunes officiers qui viennent de terminer leurs cours dans les académies militaires sont reçus au Kremlin par Staline.
On a rétabli, au bénéfice de ces jeunes hommes, le « commandement personnel des officiers ». Ils ne sont donc plus soumis à l’autorité des commissaires politiques.
Joukov a exalté le « professionnalisme militaire » et expliqué la défaite de la France par l’« avachissement de l’armée ».
« Ce ne sera pas le cas de l’armée Rouge », dit le général.
Staline prend la parole devant ces jeunes officiers figés, tant ils sont tendus, écoutant cet homme sans prestance, mais qui est un bloc de pouvoir auquel la crainte qu’il inspire donne une aura mystérieuse.
On est terrorisé par ce « tsar » et on a foi en lui.
Il parle quarante minutes d’une voix monocorde, sans aucune emphase.
« L’armée Rouge n’est pas encore assez puissante pour écraser facilement les Allemands, dit-il.
« Pas assez de chars, d’avions modernes, de soldats entraînés. Des défenses frontalières insuffisantes.
« Donc place aux moyens diplomatiques pour repousser une attaque allemande jusqu’à l’automne, et il sera alors trop tard pour les Allemands.
« Mais il sera presque inévitable que nous devrons combattre l’Allemagne en 1942.
« Les conditions seront bien plus favorables. Nous attendrons l’attaque ou nous attaquerons, car il n’est pas normal que l’Allemagne nazie s’installe comme puissance dominante en Europe. »
Sans forcer le ton, Staline conclut que les mois à venir, jusqu’au mois d’août 1941, seront les plus dangereux.
Il n’a jamais prononcé le nom de Hitler.
14.
Hitler, ce 14 juin 1941, à 11 heures du matin, écoute le général von Brauchitsch, qui vient de parcourir plusieurs secteurs des 2 400 kilomètres de ce qui sera dans huit jours le front de la Belgique à la mer Noire, de Leningrad à Sébastopol. Brauchitsch parle debout, devant le Conseil des chefs d’état-major des trois armes réuni pour la dernière fois avant l’assaut prévu pour le dimanche 22 juin.
Hitler est assis au premier rang, les mains posées à plat sur ses genoux. Souvent, il croise les bras, mais ses gestes sont lents, il semble apaisé, attentif, concentré mais serein et presque joyeux.
« Les officiers et les hommes, dit Brauchitsch, sont prêts à bondir. Ils ont hâte de se battre. Tout est en place. Les reconnaissances ne signalent aucune mobilisation chez l’ennemi. »
À 12 h 30, lorsque la réunion s’interrompt pour le déjeuner, Hitler s’adresse à ses généraux. Il va et vient, frottant ses mains, le buste penché en avant, puis tout à coup, se redressant, la voix plus ample, les yeux fixes, il parle :