C’est à 2 heures du matin, le dimanche 22 juin, que Staline s’est couché dans sa datcha de Kountsevo.
Pendant toute la soirée, il a, impassible, mâchonnant sa pipe, écouté le général Joukov et le maréchal Timochenko, commissaire à la Défense, rapporter différents indices qui annoncent une attaque allemande imminente.
Dans la journée du 21 juin, un déserteur allemand a averti les officiers qui l’interrogent que l’invasion nazie se produirait le dimanche 22 juin à l’aube.
Timochenko et Joukov ont obtenu l’autorisation d’alerter les autorités militaires des régions de Leningrad, de la Baltique, de Kiev et d’Odessa.
Mais Staline a exigé qu’on mette en garde les troupes contre des actions de provocation, auxquelles il ne faut pas répondre.
Il décide cependant de mettre en alerte 75 % de la défense aérienne de Moscou.
Mais toute son attitude laisse entendre que s’il croit à la possibilité de la provocation, il n’imagine pas une attaque générale.
Timochenko et Joukov n’osent pas contredire Staline, mais ils sont persuadés que le début de la guerre n’est plus qu’une affaire d’heures, voire de minutes.
Staline s’endort.
Joukov le réveille vers 5 heures du matin.
« C’est la guerre », dit-il au colonel Vlassik, commandant les gardés de Staline. Il peut ainsi parler à Staline.
Une heure plus tard, le secrétaire général du parti et président du gouvernement est dans son bureau au Kremlin et doit admettre que l’invasion a commencé.
Dans cette nuit si brève et si claire, alors que l’artillerie allemande est entrée en action, l’express Berlin-Moscou roule à travers les lignes sans incident.
Moments étranges.
Les Russes ne répliquent pas aux premiers tirs allemands.
Les stations d’écoute allemande captent les messages en clair des unités russes à leur quartier général.
« Les Allemands nous tirent dessus, que faut-il faire ? »
Le QG répond :
« Êtes-vous devenus fous ? Et pourquoi votre message n’est pas chiffré ? »
Le lieutenant von Kageneck s’étonne de l’attitude du lieutenant Mayer qui, revenu de sa sortie à l’aube, frappe dans ses mains afin que tous les officiers encore couchés sur leurs bottes de foin se lèvent.
Mayer a écouté au poste de radio de son char le premier bulletin de la radio de Berlin et un discours du Führer.
« Vous pouvez vous préparer, dit Mayer à ses camarades. Depuis un quart d’heure nous sommes en guerre avec la Russie. »
On s’exclame, on crie, on se donne des bourrades, on se précipite hors de la ferme.
« À présent, je l’avais “ma” guerre, dit Kageneck. Je l’attendais depuis si longtemps !
« Le temps de l’impatience prenait fin. Celui si ardemment désiré des épreuves commençait. »
DEUXIÈME PARTIE
22 juin
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octobre 1941
« Un coup de pied dans la porte et tout cet édifice s’écroulera. »
HITLER,
parlant de la Russie au général Jodl
Juin 1941
« On peut affirmer sans exagération, après avoir pris connaissance du dernier rapport de l’état-major, que notre Feldzug russe sera virtuellement achevée en quatorze jours. D’ici quelques semaines tout sera dit. »
Général HALDER
3 juillet 1941
« Camarades, citoyens, frères et sœurs, combattants de notre armée et de notre marine ! Je m’adresse à vous, mes amis… L’ennemi est cruel et sans pitié… Il n’y a pas de place parmi nous pour les pleurnichards, les lâches, pour les déserteurs et les semeurs de panique…
Tous les biens utilisables qui ne pourront pas être évacués devront être détruits.
Dans les territoires occupés, des unités de partisans doivent être formées… L’ennemi et ses complices doivent être harcelés et détruits à chacun de leurs pas. »
STALINE
3 juillet 1941
16.
Ce dimanche 22 juin 1941, le soleil se lève sur la guerre.
Le sol tremble. Des dizaines de milliers de canons et de mortiers – cinquante mille ? – ont ouvert le feu, de la Baltique à la mer Noire.
Les explosions sur la rive orientale des fleuves – le Bug, les affluents de la Vistule – font jaillir des gerbes rousses et noires. Les villages tenus par les Russes brûlent. Les fusiliers, les SS de la division Wiking se sont lancés à l’assaut et s’emparent des ponts sur le Bug avant qu’un seul ne soit détruit par les Russes.
Il fait chaud.
Dans les tourelles de leurs Panzers, les officiers retirent leurs vestes noires qui portent l’écusson à tête de mort transmis par les « hussards de la mort » de Guillaume II.
On assure que les chevaliers Teutoniques avaient fait de cette tête de mort leur emblème au temps où ils s’enfonçaient dans les terres russes, qu’ils allaient germaniser, coloniser, christianiser.
L’air vibre quand passent en rase-mottes les bombardiers de la Luftwaffe qui vont écraser sous leurs bombes les escadrilles russes avant qu’elles aient pu décoller.
Et, tombant du ciel, les Stuka hurlent en bombardant en piqué les troupes russes qui refluent devant l’assaut de cent soixante divisions allemandes, roumaines, hongroises, soit plus de 3 millions d’hommes.
Les chenilles des dix-sept divisions de Panzers, les roues des milliers de véhicules – motocyclettes, camions, vélos –, les pas de ces millions de fantassins, grenadiers, fusiliers, groupes d’assaut, font lever sur les chemins non asphaltés une poussière rouge et jaune, grasse et épaisse, qui colle à la peau, envahit les moteurs, les armes, obscurcit les appareils de visée des canons et des mitrailleuses.
Elle emplit la bouche et les narines, voile le regard, se dépose sur les lunettes de protection.
Elle pue la mort.
« La guerre me prenait à la gorge et ne me lâcherait plus », écrit le lieutenant August von Kageneck.
Alors qu’avec son groupe blindé, il pénètre en Russie, que de vastes territoires – ceux dont la Russie s’était emparée, après la signature du pacte germano-soviétique – sont conquis par les Allemands, les Russes semblent refuser de comprendre que c’est la guerre qui s’abat sur eux !
« On aurait dit que chacun s’attendait à la guerre depuis longtemps, rapporte l’écrivain Constantin Simonov, et pourtant au dernier moment la chose fulgura comme un éclair dans un ciel bleu ; il était manifestement impossible de se préparer à l’avance à un malheur aussi affreux. »
Après plusieurs heures d’invasion, ce dimanche 22 juin, le haut commandement russe paraît garder l’espoir d’éviter la guerre.
On assure même que Staline, terré au Kremlin, peut-être ivre, se refuse à prendre la parole.
Il aurait demandé au Japon sa « médiation entre le Reich et l’URSS dans le différend politique et économique qui les divise ».
Mais la guerre est là, les troupes russes cèdent du terrain tout en combattant souvent héroïquement.
Les bombardiers allemands détruisent les gares, les voies ferrées.
L’exode mêle soldats et civils.
Des parachutistes allemands largués sur les arrières russes attaquent, sèment la panique.
Des Ukrainiens, des Baltes, hostiles aux Russes, attaquent les voitures de l’armée Rouge, font sauter les ponts. Les communications sont coupées. Le maréchal Timochenko, commissaire à la Défense, lorsqu’il réussit enfin à joindre le général Boldine qui commande les troupes sur la frontière, soumises depuis plusieurs heures à l’attaque allemande, répète :