— Je le suis, Herr Major.
« Le soir même, raconte Kageneck, je devais apprendre à quoi avait servi ma “bravoure”. »
L’un de ses soldats, bouleversé, lui apprend qu’en deux jours la division SS Wiking a assassiné toute la population juive de Tarnopol.
On dénombre plus de quinze mille hommes, femmes et enfants assassinés.
On raconte que les SS à court de munitions ont ordonné à leurs victimes de s’entretuer elles-mêmes avec tout ce qui leur tombait sous la main !
Le lendemain, la rumeur se répand que le Gruppenführer Eicke, général commandant la division Wiking, a été relevé de ses fonctions par le Führer.
Et le chef de bataillon Ohlen affirme à ses officiers que la Kommissarbefehl – l’exécution de tous les commissaires politiques – décrétée par le Führer ne sera pas applicable dans les unités de la IXe Panzer.
On peut donc continuer à combattre aux côtés des SS. Il suffira de tourner la tête !
Le 3 juillet 1941, douze jours après le début de l’attaque allemande, le général Halder écrit :
« On peut affirmer sans exagération après avoir pris connaissance du dernier rapport de l’état-major que notre Feldzug russe sera virtuellement achevée en quatorze jours. D’ici quelques semaines, tout sera dit. »
17.
Ce 3 juillet 1941, enfin Staline parle.
Il est 6 h 30 du matin et, sur toutes les places de Moscou et des autres grandes villes de l’Union soviétique – et parfois à l’autre bout du pays –, c’est encore – ou déjà – la nuit, sa voix grave à l’accent géorgien fige les passants.
Ils lèvent la tête vers les haut-parleurs et il semble qu’ils scrutent le ciel laiteux d’une journée d’été qui commence.
Dans les grandes usines métallurgiques où l’on fond le minerai de fer qui deviendra acier, qui se transformera en chars T34, en canons, en casques, les ouvriers ont cessé le travail et fixent eux aussi les haut-parleurs.
Et il en est de même dans les casernes où sont rassemblés les volontaires, sur le front, on entend la même voix.
Enfin Staline parle, lentement, de sa voix sourde.
Et dès les premiers mots, l’émotion serre la gorge.
« Camarades, citoyens, frères et sœurs, combattants de notre armée et de notre marine !
« Je m’adresse à vous, mes amis. »
Il n’a jamais parlé ainsi. Il devient le paysan et le pope, le tsar et le tyran communiste, celui qu’on suit, auquel on obéit.
Et ce n’est pas la peur du knout, de la balle dans la nuque, de la déportation au-delà du cercle polaire qui fait qu’on tremble en l’écoutant.
C’est qu’il est des « nôtres ». « Nous sommes », il l’a dit, ses frères, ses sœurs, ses amis, parce que nous devons faire face ensemble à un « ennemi cruel et sans pitié », à « l’ennemi le plus néfaste, le plus perfide : le fascisme allemand ».
Et Staline nous dit que nous sommes la Sainte Russie, la Russie qui a vaincu les chevaliers Teutoniques avec Alexandre Nevski, qui a détruit l’armée de Napoléon avec Souvorov et Koutouzov, qui à l’appel du grand Lénine a vu se lever les partisans qui ont défait les armées de Guillaume II puis les armées blanches.
Il dit toute l’histoire russe, lorsqu’il répète « frères et sœurs ».
Il parle sans grandiloquence, d’une voix sourde et calme, et l’on devine pourtant l’émotion qui l’étreint, peut-être parce que le souffle est lourd, révèle la fatigue.
Il s’interrompt et on entend le bruit de l’eau qu’il boit.
Puis, il dit : « Une sérieuse menace plane sur notre pays. »
Et l’on apprend que Leningrad est déjà menacé, que Smolensk est encerclé et va tomber, et au bout de cette route il y a Moscou.
Les avions allemands ont bombardé Mourmansk, Mohilev, Kiev, Odessa et Sébastopol.
La vérité est amère, mais elle est dite enfin après douze jours de retraite, de défaite.
Les troupes russes ont reculé de 500 kilomètres et abandonné des centaines de milliers de prisonniers.
Mais de savoir cela rend le sol plus ferme sous les pas. Parce qu’il y a cet homme qui ose s’interroger à haute voix :
« Comment le gouvernement soviétique a-t-il pu signer un pacte de non-agression avec des voyous inhumains comme Hitler et Ribbentrop ? N’avons-nous pas fait une faute sérieuse ? »
Et il répond :
« Non, certes.
« Nous voulions la paix. Pourquoi la refuser ? Mais maintenant, il faut détruire cet ennemi cruel et sans pitié. »
Et pour cela, « se battre jusqu’à la dernière goutte de sang pour nos villes et nos villages ».
Si l’on est contraint de reculer : « Tous les biens utilisables doivent être détruits s’ils ne peuvent être évacués. »
Des unités de partisans doivent être formées.
« Il faut créer des conditions intolérables pour l’ennemi et ses complices qui doivent être harcelés et détruits à chacun de leurs pas. »
Il dit : « Les voyous germano-fascistes, ceux qui veulent rétablir le tsarisme et faire des peuples de l’URSS les esclaves des princes et des barons allemands seront vaincus. »
Il ne dit pas : « Ils n’entreront jamais dans Leningrad et Moscou », mais chacun l’entend.
On ferme les poings, on serre les dents. Car commence un temps terrible. On détruira ce qu’on a construit. On sera encore plus impitoyable qu’on ne l’a été !
« Il n’y a pas de place dans nos rangs, dit Staline, pour les pleurnichards, les lâches, pour les déserteurs et les semeurs de panique… Il faut détruire les espions, les diversionnistes, et les parachutistes allemands. »
On va créer des milices, un Comité national de défense est mis en place. Et Staline le présidera. Molotov, Beria, Malenkov, Vorochilov seront auprès de lui.
« Camarades, nos forces sont immenses. L’insolent ennemi en fera bientôt l’expérience.
« Toute la puissance de notre peuple doit être mise en œuvre pour écraser l’ennemi. En avant pour la victoire ! »
Un journaliste du New York Times, Erskine Caldwell, écoute, regarde autour de lui, les Moscovites serrés les uns contre les autres, la tête levée, comme s’ils voulaient que cet homme, ce Staline si cruel, continue de parler, comme si sa tyrannie, sa brutalité, sa violence impitoyable, son mystère devenaient des qualités.
« J’étais au milieu de la foule sur une place toute proche de la place Rouge, écrit Caldwell dans le New York Times du 4 juillet 1941. J’observais les gens tandis qu’ils écoutaient la voix de Staline transmise par les haut-parleurs. Il n’y avait ni bruit ni démonstration d’aucune sorte.
« Hommes et femmes retenaient leur souffle si bien que l’on pouvait saisir la moindre inflexion de la voix. Le silence était si profond qu’à deux reprises durant l’allocution j’entendis le bruit de l’eau dans un verre auquel but Staline par deux fois en s’arrêtant de parler.
« Le seul commentaire audible fut émis plusieurs minutes après la fin du discours de Staline par une mère de famille : “Il travaille tant qu’il est étonnant qu’il trouve du temps pour dormir. Je suis inquiète pour sa santé.”
« Évidemment, elle exprimait les sentiments de ceux qui l’écoutaient car la plupart hochèrent la tête en guise d’approbation. »
On sait, on murmure qu’il travaille jusqu’à 5 heures du matin. Que le général Chtémenko l’informe dès 10 heures des opérations militaires de la nuit. Vers 16 heures, nouveau rapport.