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La réunion de la Stavka, l’état-major général, a lieu tard dans la soirée. Elle se prolonge par un dîner, la projection d’un film.

Staline terrorise les participants.

En ce mois de juillet 1941, il a fait fusiller le général d’armée Pavlov et tout l’état-major du district militaire spécial de l’Ouest qui commandaient les troupes en Biélorussie.

Châtiment exemplaire qui sème l’effroi et galvanise, fait prendre conscience que cette guerre est sans pitié et qu’il faut vaincre ou mourir.

Le général Fedyuninsky, qui commande dans le secteur de Kiev, évoque non pas l’exécution du général Pavlov et ses proches officiers, camarades qu’il connaissait et côtoyait, mais l’accueil par la troupe du discours de Staline du 3 juillet 1941.

« Il n’est pas facile de décrire l’enthousiasme considérable et l’élan patriotique qui accueillirent cet appel. Il nous sembla soudain que nous étions plus forts.

« Quand les circonstances le permirent, les unités de l’armée tinrent de brèves réunions. Des instructeurs politiques expliquèrent comment, en réponse à l’appel de Staline, le peuple tout entier se levait comme un seul homme pour combattre pour la Sainte Patrie… »

C’était comme si chaque Russe, soldat, officier, ouvrier, paysan, voulait oublier ce qu’il avait vécu, depuis plus d’une décennie : la terreur, les arrestations, les déportations, les exécutions par les hommes du NKVD.

Pas une famille russe pourtant qui n’ait eu à subir ce joug. Et les pelotons d’exécution du NKVD étaient toujours à l’œuvre. Le général Pavlov et son état-major venaient d’être passés par les armes. Et d’autres, qualifiés de traîtres, d’oppositionnels, d’espions, de déserteurs et de semeurs de panique, allaient subir le même sort.

Mais on oubliait le tyran.

On ne s’interrogeait pas sur les raisons de son silence durant les douze jours cruciaux qui avaient suivi l’invasion allemande, parmi les plus sombres de l’histoire russe.

Saline était-il effondré, ivre ?

Peu importait. Il parlait ce 3 juillet : il restait le tyran, mais on entendait les mots « amis », « frères », « sœurs ». Il était la voix de la Russie.

Alors, au moment où la retraite de l’armée Rouge de plus de 500 kilomètres et l’ampleur de ses pertes caractérisaient la situation militaire, la Pravda du 9 juillet titrait :

« Vive le Grand Staline, l’instigateur et l’organisateur de nos Victoires. »

18.

Ce 9 juillet 1941, le titre de la Pravda n’étonne pas Alexander Werth, correspondant de guerre du Sunday Times. Il est arrivé en Russie le 3 juillet, avec la mission militaire britannique.

Seize heures de vol des Shetland à Arkhangelsk, à bord d’un hydravion Catalina, puis, après une courte escale, cinq heures de vol « dans un splendide et énorme Douglas » jusqu’à Moscou.

La ville, ensoleillée, avec ses rues populeuses et ses boutiques amplement garnies, émeut Alexander Werth[1].

Il est d’origine russe – il a vécu jusqu’à dix-sept ans à Saint-Pétersbourg, avenue Leningrad. Citoyen britannique mais aussi russe, il connaît les réalités soviétiques.

Il sait que derrière le titre grandiloquent de la Pravda se cachent les défaites, les centaines de milliers de prisonniers, l’avancée allemande jusqu’à Smolensk tombé le 16 juillet après Minsk, et sûrement peu de semaines avant Kiev.

Mais Moscou paraît confiant.

Les passants se pressent devant les affiches représentant un char russe écrasant un crabe géant, ou bien un soldat de l’armée Rouge enfonçant sa baïonnette dans la gorge d’un rat : et ce rat et ce crabe ont la tête de Hitler.

« Écrasez la vermine fasciste », dit la légende.

D’autres affiches appellent les « femmes à aller travailler dans les kolkhozes, à remplacer les hommes partis aux armées ».

Werth croise souvent dans les rues des soldats en armes qui marchent en chantant et se dirigent vers les gares qui les conduiront au front, dans cette ligne de défense établie à l’est de Smolensk et qui, à coups de contre-attaques meurtrières, a arrêté la Blitzkrieg des Panzers du général Guderian et du général von Bock.

Werth rencontre aussi des miliciens, des jeunes gens requis pour la défense passive, car l’état-major estime que la Luftwaffe procédera à des raids sur Moscou. Dès le 10 juillet ont été organisés des abris antiaériens.

Il constate la mise en route de la mobilisation de tout le peuple.

Les volontaires rejoignent ainsi leurs points de rassemblement, avec leurs maigres ballots ou leurs petites valises.

Des « bataillons ouvriers » ont été mis sur pied.

Si la ville est attaquée, ces hommes doivent défendre leurs usines contre les « fascistes ». Il en est ainsi à Moscou, à Leningrad, à Stalingrad.

Mais les femmes et les enfants sont invités à quitter Moscou. On distribue des permis qui les affectent à telle ou telle ville, au-delà de la Volga, loin à l’est de l’Oural. Alexander Werth, le 11 juillet, fait le tour des gares.

« À la gare de Koursk, je vis pleurer beaucoup de femmes qui se rendaient à Gorki : peut-être ne reviendraient-elles pas de longtemps à Moscou, peut-être les Allemands allaient-ils arriver[2]… »

Ils ont pris Smolensk.

Ce jour-là, 16 juillet 1941, Staline rétablit les commissaires politiques. Il faut insuffler aux troupes l’esprit patriotique, la fidélité au parti bolchevique et le sens du sacrifice.

Les vieux maréchaux, Boudienny – un « homme doté d’une immense moustache mais d’un très petit cerveau » – qui commande l’axe du sud-ouest (Ukraine, flotte de la mer Noire), Vorochilov (axe nord-ouest Leningrad, la Baltique et sa flotte) sont d’anciens de la guerre civile des années 1920. Ils sont favorables à la propagande politique dans l’armée. Timochenko – qui commande l’axe du Centre, Smolensk – est plus réservé.

Et il en est de même des jeunes généraux, et d’abord Joukov qui ose tenir tête à Staline, mais aussi Tolboukhine, Rokossovki, Koniev.

Mais quel que soit leur point de vue, ils veulent arrêter les Allemands.

Ils ont constitué une ligne de défense à l’est de Smolensk. Ils disposent d’une arme nouvelle, les Katioucha, des mortiers lanceurs d’obus-fusées qui, tirés par plusieurs tubes accolés, explosent dans un fracas de tonnerre.

« Les explosions simultanées de douzaines d’obus frappent les imaginations. Pris de panique, les Allemands s’enfuient de la zone des explosions. On voit même des soldats russes à qui il avait fallu cacher qu’on allait employer de nouvelles armes s’éloigner en hâte de la ligne de front », explique un général.

La Blitzkrieg est brisée.

Du temps est gagné pour préparer la défense de Moscou.

Le climat au cours de ces semaines perdues va changer.

La pluie peut venir vite, dès septembre, transformant la poussière, la terre en boue, bloquant les divisions de Panzers. Après les averses, ce sera le gel, les moteurs qu’on ne peut mettre en route, les températures pouvant descendre à moins 40 degrés !

Les Russes se souviennent de Napoléon, de la retraite de la Grande Armée ; de la Bérézina, ce fleuve que viennent de franchir les Panzers de Guderian.

Mais il y aura le retour…

« C’est une guerre moche, confie un capitaine à Alexander Werth. Vous ne pouvez vous imaginer quelle haine les Allemands ont suscitée dans notre peuple. Il y a dans l’armée Rouge des hommes assoiffés de vengeance. Nos officiers ont quelquefois du mal à empêcher nos soldats de tuer les prisonniers allemands. »