Hitler ignore les difficultés que ses armées éprouvent.
Mais tous les généraux, plongés dans les combats, disent comme von Rundstedt :
« Je m’aperçois que tout ce qu’on nous a raconté sur la Russie n’est que bourrage de crâne ! »
Le général Halder ajoute : « Nous avions basé nos calculs sur une force armée d’environ deux cents divisions. Au bout de trois mois de combat, nous en avons déjà identifié trois cents ! Aussitôt qu’une douzaine est exterminée, une autre douzaine la remplace…
« Les Russes sont faits prisonniers par centaines de milliers mais l’armée Rouge résiste et, même encerclés, les Russes défendent leur position et se battent pied à pied. »
Ils disposent de ces chars, T34, monstres d’acier qu’aucun obus allemand ne peut percer.
Ils bénéficient de l’appui d’avions de chasse qui envahissent le ciel alors que la Luftwaffe est loin de ses bases et ne peut protéger tout le front.
Ils ont déjà pour allié le froid.
En ce mois d’octobre, il commence à mordre rageusement les corps des soldats qu’aucun équipement d’hiver ne vient protéger.
Mais Hitler ne s’en soucie pas. Le 2 octobre 1941, il adresse au peuple allemand une proclamation triomphante :
« Je déclare aujourd’hui et sans aucune réserve que notre ennemi de l’Est est abattu et ne se relèvera jamais…
« Derrière nos armées victorieuses s’étend déjà un territoire deux fois plus vaste que celui du Reich quand je pris le pouvoir en 1933. »
20.
À Vichy, autour de Pétain, les propos de Hitler rassurent.
Une victoire allemande rapide sur les « judéo-bolcheviques » pourrait contenir ce changement dans l’opinion française que les services de police du gouvernement de Vichy signalent depuis le mois de mars 1941.
Et l’invasion de la Russie par les troupes allemandes, le 22 juin, a fait basculer les communistes et ceux qu’ils influencent dans une hostilité déterminée – « terroriste » – à la politique de collaboration.
La police a déjà démantelé des groupes armés composés de Juifs apatrides, d’étrangers – Italiens, Espagnols.
Certes le maréchal Pétain est toujours accueilli avec ferveur par des foules imposantes, à Saint-Étienne, à Grenoble, à Commentry.
Les anciens combattants sont au garde-à-vous, la poitrine bardée de toutes leurs décorations. Ils saluent le vainqueur de Verdun.
Les mères présentent leurs enfants au chef de l’État, un véritable et digne grand-père.
Les élèves des écoles entonnent Maréchal, nous voilà ! L’évêque, les prêtres sont nombreux.
Le service d’ordre n’a que rarement l’occasion d’intervenir. Qui oserait s’en prendre au Maréchal ?
On craint la répression. On se sait surveillé. La police tient à jour ses fichiers : Juifs, communistes, socialistes, syndicalistes sont repérés.
Des camps d’internement sont ouverts pour y enfermer les étrangers, les apatrides, cette « racaille » responsable de la guerre, de la défaite.
Mais si les Français, prudemment, s’abstiennent de manifester leurs réserves, leur hostilité, ils ont faim et dans les queues qui s’allongent devant les boulangeries, les épiceries, les boucheries, dans les marchés, on murmure.
Les Allemands pillent. Les paysans vendent leurs denrées au marché noir. Les commerçants s’enrichissent. Les « gros » se sucrent en raflant tout pour les Boches, qui paient avec l’argent que la France doit leur verser !
Et pour les autres, les « petits », c’est 250 grammes de pain par jour, et 250 grammes de viande et 75 grammes de fromage par semaine ! Et 550 grammes de matières grasses par mois ! Et deux paquets de cigarettes et un litre de vin tous les dix jours !
On crève de faim ! C’est « ça », la révolution nationale ? Travail, Famille, Patrie ? C’est plutôt « Bibliothèque rose, terreur blanche et marché noir » !
Quand Pétain apprend qu’on caractérise ainsi son grand projet, il s’indigne :
« Ces gens-là sont des misérables ! Que leur ai-je donc fait ? »
Le Maréchal poursuit sa visite des villes de la zone libre. À Saint-Étienne, le 1er mars 1941, il s’adresse aux « ouvriers, techniciens, patrons, ingénieurs ».
Aux uns, il prêche la patience et la sagesse : « Ouvriers, mes amis, n’écoutez plus les démagogues, ils vous ont fait trop de mal. » Aux autres, il rappelle qu’ils sont aussi des chefs.
« Comprenez bien le sens et la grandeur du nom de chef. Le chef, c’est celui qui sait à la fois se faire obéir et se faire aimer. Ce n’est pas celui qu’on impose, mais celui qui s’impose ! »
Quinze jours plus tard, il annonce que « la retraite des vieux entre en action ».
« Je tiens les promesses, même celles des autres !
« Mais l’œuvre de mon gouvernement est attaquée, déformée, calomniée. »
Il faut donc avertir, sévir, choisir, plus que jamais, son camp, maintenant que la guerre contre la Russie bolchevique donne son sens à l’Ordre nouveau qui doit naître de la politique de collaboration avec l’Allemagne victorieuse.
La Blitzkrieg va « anéantir l’ennemi avant même l’arrivée de l’hiver et conduire à la prise de Moscou, et à sa destruction ». Le Führer l’a dit.
Et l’amiral Darlan, vice-président du Conseil, se pavane.
Il a fait le choix de la collaboration militaire avec le Reich.
À Paris, en zone occupée, on va plus loin.
Laval, Déat, Doriot ont incité à la création d’une Légion des volontaires français contre le bolchevisme.
Portant l’uniforme allemand, mais arborant le drapeau français, ces volontaires participeront à la croisade de la Nouvelle Europe contre le bolchevisme.
Darlan montre à Pétain, sur une grande carte de la Russie, l’avance allemande.
Au nord vers Leningrad.
Au centre, à partir de Smolensk vers Moscou.
Au sud, vers Odessa et Sébastopol, et vers les grands fleuves, le Dniepr, le Donetz, vers la ville qui se dresse sur la rive de la Volga : Stalingrad.
Hitler a fixé la conquête de cette ville symbolique comme l’un de ses principaux objectifs.
Si Leningrad, Moscou et Stalingrad tombent, que restera-t-il de la Russie bolchevique ?
Et cependant Pétain est inquiet.
Le 12 août 1941, au Grand Casino de Vichy, on donne devant toutes les personnalités, ministres et conseillers, ambassadeurs et consuls, une représentation exceptionnelle de Boris Godounov.
Pendant le dernier entracte, on diffuse un Message du maréchal Pétain, dont la teneur et le ton autoritaire surprennent et inquiètent l’assistance.
Ils ont le sentiment qu’une nouvelle période du gouvernement de Vichy commence, moins de deux mois après l’entrée des troupes allemandes en URSS.
C’est le communisme que Hitler combat. C’est donc bien le sort de l’Europe et de l’Occident qui est en question.
Pétain parle.
« Français,
« J’ai des choses graves à vous dire.
« De plusieurs régions de France, je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais.
« L’inquiétude gagne les esprits, le doute s’empare des âmes. L’autorité de mon gouvernement est discutée ; les ordres sont souvent mal exécutés. »