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Pétain parle en chef militaire s’adressant à des subordonnés. Et cela satisfait et en même temps trouble ces notables qui, figés dans cette salle du Grand Casino, ne s’attendaient pas à un tableau aussi sombre de la situation.

Pétain évoque aussi bien les politiciens que les francs-maçons, que ceux qui ont subordonné les intérêts de la patrie à ceux de l’étranger.

« Un long délai sera nécessaire pour vaincre la résistance de tous ces adversaires de l’Ordre nouveau, mais il nous faut dès à présent briser leurs entreprises en décimant les chefs. »

Décimer ? C’est bien le langage d’un chef militaire qui doit mater les mutins en les faisant fusiller.

« Si la France ne comprenait pas qu’elle est condamnée par la force des choses à changer de régime, elle verrait s’ouvrir devant elle l’abîme où l’Espagne de 1936 a failli disparaître et dont elle ne s’est sauvée que par la foi, la jeunesse et le sacrifice. »

Pétain dresse le spectre de la guerre civile et fait l’apologie de la dictature franquiste.

Le Maréchal énumère des mesures dictatoriales qui renforcent les pouvoirs de la police, les sanctions disciplinaires contre les fonctionnaires suspects : il annonce qu’il va « juger » les responsables de notre désastre…

« Les ministres et les hauts fonctionnaires devront me prêter serment de fidélité… La même obligation est imposée aux militaires et aux magistrats. »

Dans la salle du Grand Casino, on est stupéfait. On s’inquiète de la création d’un Conseil de justice politique.

Mais un seul magistrat refusera de prêter serment : il sera révoqué et interné. Un seul conseiller d’État aura la même attitude.

L’ambassadeur des États-Unis, l’amiral Leahy, présent dans la salle, confie dans un chuchotement que Hitler aurait pu écrire le discours du Maréchal.

« Ce discours, ajoute-t-il, a tout à fait le ton d’un service funèbre pour la IIIe République. »

Les hommes politiques de la IIIe République doivent « payer ».

Le 15 octobre 1941, Pétain explique aux Français que « le Conseil de justice politique composé d’anciens combattants et des meilleurs serviteurs du bien public a estimé à l’unanimité que la détention dans une enceinte fortifiée devait être appliquée à MM. Edouard Daladier et Léon Blum ainsi qu’au général Gamelin.

« J’ordonne en conséquence la détention de ces trois personnes au fort du Pourtalet… ».

Pétain vient de tomber le masque.

Le Conseil de justice politique n’est que l’instrument du pouvoir politique et sa création révèle la nature du régime de Vichy.

Et, tout à coup, Pétain découvre l’image que donne l’État français, son État, dans ce miroir judiciaire.

Des juristes s’inquiètent auprès de lui. Et sans souci de cohérence, Pétain, en quelques phrases hypocrites, tente d’effacer l’image qu’il vient de donner.

Il précise :

« Le Conseil de justice politique m’a demandé de préserver le pouvoir judiciaire des empiètements du pouvoir politique. Ce respect de la séparation des pouvoirs fait partie déjà du droit coutumier. C’est donc très volontiers que j’ai répondu à cet appel qui correspond à mes sentiments intimes.

« En conséquence, la cour de Riom reste saisie… Les débats vont s’ouvrir. »

On se moque de ce Maréchal qui le matin se conduit en dictateur, et le soir donne acte à ses juges que les trois hommes qu’il vient de condamner ont encore à être jugés… Et donc que les condamnations prononcées contre Daladier, Blum et Gamelin sont nulles et non avenues.

Ainsi, le président de la cour de Riom s’adresse aux accusés et déclare : « Messieurs, les décisions qui ont été jusqu’ici prises à l’égard de certains d’entre vous et les motifs qui ont été publiés de ces décisions sont pour la cour comme s’ils n’existaient pas… »

Vichy ? Dictature ou État de droit ?

À Paris, Déat, Doriot, Laval ricanent de ces palinodies, fustigeant cet attachement des juges à leur pouvoir.

Ils s’indignent d’apprendre que Daladier et Blum jouissent devant la cour de Riom d’une totale liberté de parole et deviennent accusateurs.

Pétain n’avait-il pas été ministre de la Défense nationale, membre influent du Conseil supérieur de la guerre, donc, comme notable de la IIIe République et maréchal de France n’était-il pas responsable de la défaite… Ne faudrait-il pas le juger lui aussi, lui d’abord ?

Mais ce procès de Riom ne peut continuer longtemps à n’être qu’une farce hypocrite.

Il y a la guerre, le pays occupé, affamé, des centaines de milliers de Français prisonniers en Allemagne, et des jeunes gens raflés chaque jour pour aller travailler dans les usines du Reich.

Et d’autres, emprisonnés, torturés, fusillés.

Le sang de la guerre, cette tache rouge qui s’élargit jour après jour, va recouvrir complètement Vichy.

Et la farce se révéler tragédie.

21.

« Je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais », avait dit Pétain.

Il souffle en bourrasque.

Dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais, dépendant de l’administration allemande de Bruxelles – et promis au rattachement à la Belgique, une fois la victoire nazie acquise –, les mineurs des puits de la région de Béthune déclenchent, le 27 mai 1941, une grève qui s’étend à tout le bassin minier.

« Ceux qui travaillent ont le droit de manger », lit-on sur les tracts imprimés clandestinement, malgré les arrestations opérées par les Allemands et les menaces d’exécution contre les « meneurs ».

« Nous ne voulons pas crever de faim. Nous voulons du pain pour nos femmes, nos enfants et les vieux », écrivent les mineurs.

Le 14 juin 1941, le général lieutenant Niehoff fait placarder un Avis menaçant.

« Gare à tout refus de travail…

« On ne discute jamais avec des grévistes et des agitateurs. »

Mais après les menaces, les autorités allemandes – pour qui la production de charbon est vitale – font quelques concessions.

« Des mesures seront prises pour que vous soyez raisonnablement représentés auprès des administrations minières et des autorités occupantes.

« La situation exige de vous une seule chose : être raisonnables.

« Que chacun s’applique à son travail et qu’il le fasse de son mieux et avec bonne volonté. C’est ainsi que vous servirez les intérêts de votre pays en bons Français.

« Si en agissant de la sorte vous préservez la paix sociale, les autorités occupantes prendront soin de vos intérêts. »

Mais derrière le paravent des mots et des concessions, la répression s’abat.

Les arrestations se comptent par centaines. On comptera 244 déportés, 9 fusillés. Des femmes de mineurs sont arrêtées comme otages, quand leurs maris n’ont pu être interpellés.

Le mouvement cesse en juin, mais c’est la manifestation la plus massive et la plus spectaculaire de la résistance face à l’occupant, même si son premier mobile est la misère et la faim.

« Que l’occupant se le tienne pour dit, écrivent les jeunes communistes dans leur journal clandestin, L’Avant-garde.

« Notre jeunesse n’admettra jamais l’oppression nationale et sur la question de l’indépendance de notre pays il n’y a qu’un même et unique sentiment dans les rangs juvéniles, c’est d’être débarrassé au plus vite de la domination étrangère. »

À peine le sang a-t-il fini de couler dans le nord de la France, teintant de rouge le noir charbon, qu’il éclabousse les murs d’une chambre de Montélimar – en zone non occupée.