Là, vit en résidence surveillée l’ancien ministre de l’intérieur du Front populaire Marx Dormoy. Une bombe explose dans sa chambre, le 26 juillet 1941.
Marx Dormoy paie ainsi de sa vie la lutte qu’il a menée en 1936 contre les ligues d’extrême droite.
Les auteurs de l’attentat sont quatre membres du Parti populaire français de Jacques Doriot qui veulent être les « héros de la révolution nationale ».
Arrêtés, emprisonnés par la police de Vichy, les Allemands les libéreront de force de la prison de Largentière.
C’est bien « le vent mauvais » de la guerre civile qui souffle.
Le 27 août 1941, dans la caserne Borgnis-Desbordes, à Versailles, une prise d’armes a lieu en présence de Pierre Laval et de Marcel Déat.
On remet avec les honneurs militaires le drapeau tricolore au premier contingent des Volontaires français contre le bolchevisme.
Personnalités françaises et allemandes sont au coude à coude pour célébrer l’événement : l’ambassadeur de Vichy… à Paris, Brinon, côtoie les diplomates et les officiers allemands.
Tout à coup, des détonations : un homme jeune, que la foule tente aussitôt de lyncher, a tiré sur Laval et Déat, qui sont tous deux blessés.
Le « terroriste » – Collette – a-t-il agi seul, ou bien est-il la main armée de factions – la Cagoule – hostiles à Laval ?
À Londres, on le célèbre :
« Tu as fait comme tant d’autres l’acte héroïque, dit le journaliste de La France Libre, l’acte qui serait parfaitement inutile s’il n’était un exemple et un symbole de ton pays. »
Condamné à mort, Collette est, à la demande de Pierre Laval, gracié.
Mais il n’est plus au pouvoir de personne d’arrêter le sang de couler.
Les plus déterminés de chaque camp veulent aller jusqu’au bout de la guerre : tuer l’autre.
La France est à leurs yeux un champ de bataille.
22.
Tuer l’autre ! Abattre l’Allemand !
C’est à partir de l’été 1941 le mot d’ordre que donne le Parti communiste aux membres de son Organisation spéciale (OS) chargés de commettre des attentats, des actes de sabotage.
« On nous a demandé à plusieurs reprises, confie l’un d’eux, d’essayer de tuer des officiers allemands. Et j’ai plusieurs soirs suivi des officiers allemands avec un camarade, et chaque fois je me suis dégonflé à la dernière minute. Je me souviens notamment d’un que j’ai suivi du côté du boulevard Sébastopol. Un immense bonhomme avec une toute petite putain qui était si heureux de vivre qu’en définitive je n’avais pas osé tirer dessus ! Et j’étais quand même assez humilié de n’avoir pas réussi à faire mon premier Boche ! »
D’autres ont tué leur premier officier allemand dès la première quinzaine d’août. L’Allemand sortait d’un hôtel de passe, près de la porte d’Orléans, en rebouclant son ceinturon. Ils l’ont tué à coups de matraque et au couteau. Sur le cadavre, ils ont épinglé un papillon :
« Pour un patriote fusillé, dix officiers nazis paieront. »
Car les Allemands multiplient les Avis, annonçant les exécutions d’espions, de terroristes ou d’otages.
BEKANNTMACHUNG – AVIS
1) Le lieutenant de vaisseau Henri Louis Honoré, comte d’Estienne d’Orves, Français, né le 5 juin 1901 à Verrières,
2) L’agent commercial Maurice Charles Émile Barlier, Français, né le 9 septembre 1905 à Saint-Dié,
3) Le commerçant Jan Louis Guilleaume Doornick, Hollandais, né le 26 juin 1905 à Paris, ont été condamnés à mort à cause d’espionnage. Ils ont été fusillés aujourd’hui.
Paris, le 29 août 1941
Der Militärbefehlshaber in Frankreich
Les exécutions d’otages désignés après un attentat ou un sabotage révoltent ceux qui lisent ces affiches jaunes ou rouges, signées von Stülpnagel, et qui donnent les noms des fusillés.
Fallait-il continuer à tuer des Allemands quand, en représailles, von Stülpnagel – le « plus charmant de nos vainqueurs », disait une « dame du monde » – faisait exécuter cinquante otages ?
L’un des premiers résistants, Rémy, répond :
« Le Français pensera que, de gré ou de force, il est dans le coup… Le sang du patriote répandu dans les fossés d’exécution fertilisera de nouveaux dévouements après ce long engourdissement prolongé de la morphine vichyste… Il me suffit de suivre les fusillades à la trace pour recruter de nouveaux engagements. Les fusillades réveillent les Français. »
Alors il faut tuer l’autre.
Le jeune communiste Pierre Georges, qui choisit le pseudonyme de Fabien, membre des groupes de choc de l’Organisation spéciale, a, à vingt ans, une expérience de la guerre et de la violence. À dix-sept ans, il a combattu dans les Brigades internationales en Espagne. Il a été blessé de sept balles et a survécu miraculeusement.
Puis, la République espagnole vaincue par Franco, Fabien rentre en France. Il est petit, mince, mais avec « une flamme extraordinaire dans les yeux ».
Il approuve en août 1939 la signature du pacte de non-agression entre Hitler et Staline. Les communistes sont dès lors hostiles à la guerre déclarée en septembre 1939.
Ils deviennent suspects.
Leurs députés et les militants sont ainsi, pendant la drôle de guerre, poursuivis. Ils appellent à la paix, dénoncent la « guerre impérialiste ». Ils semblent avoir oublié leur « antifascisme ».
« Fabien m’a raconté, confie l’un de ses camarades, comment il a dû étrangler un garde mobile en ayant les menottes aux mains. Cela se passait dans un train, après la déclaration de guerre à l’Allemagne, et alors que les communistes arrêtés changeaient souvent de prison. »
Fabien n’est donc pas homme à hésiter à tuer un officier allemand.
D’autant plus que, le 13 août 1941, il a organisé et dirigé une manifestation dans le quartier de la République à Paris. Le jeune communiste Pierre Daix est le porte-drapeau.
La police fait appel aux Allemands dont les side-cars surgissent : les soldats ouvrent le feu, arrêtent des manifestants. Deux d’entre eux, Tyszelman Szmul et Henri Gautherot, sont condamnés à mort et exécutés le 19 août dans les bois de Verrières, près du Plessis-Robinson.
Il faut les venger.
Fabien dit, le 20 août 1941 :
« Demain, à 8 heures, au métro Barbès, j’en descends un. »
Ils sont sur le quai, ce 21 août, Fabien et trois de ses camarades, chargés d’assurer la protection du tireur et de faire le guet.
« Tout à coup, voilà qu’un grand diable d’officier de la Kriegsmarine débouche du couloir et s’apprête à monter dans la prochaine rame.
“Celui-là va payer, me dit Fabien. Alors, tu y es ! Tu fais gaffe, je tire.” »
Fabien tire deux coups de revolver au moment où l’officier monte en première.
« L’officier est tombé dans le wagon, les jambes pendantes sur le quai. »
L’aspirant de la Kriegsmarine Moser est mort.
Fabien court dans l’escalier en criant : « Arrêtez-le ! »
Sur les murs de Paris, on peut encore lire les affiches de la Kommandantur annonçant l’exécution :
1) du Juif Tyszelman Szmul de Paris
2) du nommé Gautherot Henri de Paris.
Condamnés à mort pour aide à l’ennemi, ayant pris part à une manifestation communiste dirigée contre les troupes d’occupation allemande.
On tue. C’est la logique de la guerre qui désormais emporte inéluctablement la France.