De Gaulle médite, s’emporte contre lui-même.
Il a eu tort de se contenter de « prêcher la patience, la préparation, la résolution ».
Il le dit à Maurice Schumann, l’une des voix les plus écoutées, les plus flamboyantes de Radio-Londres.
Schumann vient de déplorer les attentats parce qu’ils entraînent des « représailles inutiles ».
« Pas du tout, s’écrie de Gaulle. C’est terrible, mais ce fossé de sang est nécessaire. C’est dans ce fossé de sang que se noie la collaboration. Ces morts ont rendu un service immense à la France. Le monde entier sait que c’est le mécanisme de l’occupation qui joue en France et non celui de la collaboration. »
Ce doit donc être la guerre ouverte, impitoyable entre Vichy qui a choisi l’Allemand, l’Ordre nouveau nazi, et la France Libre. De Gaulle a sur sa table, en ce mois d’octobre 1941, un rapport qu’un ancien préfet, Jean Moulin, lui a fait parvenir.
Jean Moulin est un homme courageux.
Le 17 juin 1940, il s’est tranché la gorge à Chartres plutôt que de signer un document rédigé par les Allemands. Ceux-ci affirmaient que des troupes noires françaises avaient exécuté des civils.
Molesté, battu, emprisonné, Moulin a craint de ne pas pouvoir résister à la torture. Il a préféré le suicide.
On l’a arraché à la mort.
Révoqué, il a mené son enquête en France sur l’état des forces de la Résistance puis il a réussi – par Lisbonne – à gagner Londres.
Ce 25 octobre 1941, à la fin de la matinée, il entre dans le bureau de De Gaulle, à Carlton Gardens.
Moulin est petit, mince, brun, le visage assez large, énergique, les yeux vifs presque rieurs. Sa voix est claire, les phrases sont brèves et précises.
De Gaulle écoute.
Moulin commente son rapport.
Il analyse la situation des trois principaux mouvements de résistance.
Il a voulu, dit-il, avant de rejoindre Londres, évaluer la force de Libération, de Franc-Tireur et de Combat.
Il a vu leurs chefs : Emmanuel d’Astier de La Vigerie, Pierre-Jean Lévy et le capitaine Henri Frenay. Ces hommes se sont réunis à Marseille, en septembre 1941, pour unir leur action.
« Il faut fédérer toutes les forces, dit Moulin. Il s’agit de constituer en France un “réseau de commandement” qui créera un véritable parti de la Libération. »
Rarement de Gaulle s’est senti aussi proche d’un homme, un patriote, un républicain, un homme d’expérience, un haut fonctionnaire.
Et Moulin n’élude aucune question.
« Une masse ardente de Français restés sous la botte ronge son frein et n’attend qu’une occasion pour secouer le joug, dit-il. Si aucune organisation ne lui impose une discipline, on jettera dans les bras des communistes des milliers de Français qui brûlent du désir de servir, et cela d’autant plus facilement que les Allemands eux-mêmes se font les agents recruteurs du communisme. Tout acte de résistance est qualifié d’action communiste. »
De Gaulle a confiance dans cet homme qui ose tout dire :
« Il faut que dans six mois l’organisation gaulliste en France dépasse en ampleur celle des communistes ; ce qui entraînera dans ce mouvement de lutte contre l’Allemagne les communistes eux-mêmes. Et le général de Gaulle symbolisera l’unité de la France réelle. »
De Gaulle partage l’analyse de Moulin.
Dans le mouvement incessant du monde, toutes les doctrines, toutes les écoles, toutes les révoltes n’ont qu’un temps… « Tout passera. Le communisme passera. Mais la France ne passera pas. »
De Gaulle écrit :
« Je désigne Jean Moulin comme mon représentant et comme délégué du Comité national français pour la zone non directement occupée. M. Moulin a pour mission de réaliser dans cette zone l’unité d’action de tous les mouvements qui résistent à l’ennemi et à ses collaborateurs. »
Moulin sera donc bientôt parachuté en France, en zone libre.
De Gaulle sait que Moulin a envisagé tous les aspects de sa mission, y compris la torture et la mort.
Comment ne pas penser au sort de d’Estienne d’Orves, le premier fusillé de la France Libre ?
Mais le plus humble des résistants a accepté le sacrifice de sa vie.
De Gaulle veut que Moulin transmette à ces hommes héroïques une lettre manuscrite.
Il écrit sans que sa main hésite :
« Mes chers amis,
« Je sais ce que vous faites. Je sais ce que vous valez. Je connais votre grand courage et vos immenses difficultés. En dépit de tout, il faut poursuivre et vous étendre. Nous qui avons la chance de pouvoir encore combattre par les armes, nous avons besoin de vous pour le présent et pour l’avenir.
« Soyons fiers et confiants ! La France gagnera la guerre et elle nous enterrera tous.
« De tout mon cœur. »
De Gaulle pense à ces résistants risquant leur vie dans l’ombre lorsque le samedi 15 novembre 1941 il entre dans l’immense rotonde « ce vaste vaisseau de l’Albert Hall » de Londres.
Les projecteurs l’éclairent. Il lève les bras. La foule des Français rassemblés au cœur de la capitale britannique emplit les gradins de cette immense salle de concert.
L’assistance crie, chante spontanément La Marseillaise.
Au premier rang, les membres du Conseil national français. Et derrière eux, un drapeau tricolore marqué de la croix de Lorraine avec sa garde de soldats.
De Gaulle est porté par l’enthousiasme et la ferveur.
« Ce que nous sommes, commence-t-il.
« Nous sommes des Français de toutes origines, de toutes conditions, de toutes opinions qui avons décidé de nous unir dans la lutte pour la liberté de notre pays ! C’est à l’appel de la France que nous avons obéi !
« L’article premier de notre politique consiste à faire la guerre, c’est-à-dire à donner la plus grande extension et la plus grande puissance possible à l’effort français dans le conflit… La grandeur de la France est la condition sine qua non de la paix du monde. Il n’y aurait pas de justice si justice n’était pas rendue à la France… »
Les applaudissements scandent le discours.
« Si l’on a pu dire que cette guerre est une révolution, poursuit de Gaulle, cela est vrai pour la France plus que pour tout autre peuple… Il n’y a pas le moindre doute que de la crise terrible qu’elle traverse sortira pour la nation française un vaste renouvellement. »
De Gaulle unit dans son discours « Honneur et Patrie » et « Liberté, Égalité, Fraternité… Et nous disons Libération ! ».
« La route que le devoir nous impose est longue et rude », conclut-il.
La foule chante. « Allons enfants de la Patrie… »
De Gaulle murmure en serrant les mains qui se tendent vers lui :
« Aucun d’entre nous n’a le droit de se décourager ! »
25.
S’il est un homme qui, à l’égal de De Gaulle, estime, en cet automne de 1941, qu’on n’a pas le droit de se décourager, c’est Winston Churchill.
L’énergie et la détermination du Premier Ministre britannique semblent inépuisables.
Il houspille les chefs d’état-major, il bombarde de télégrammes les généraux, leur communique ses suggestions qui sont des ordres, exige d’être tenu informé, heure par heure, du développement d’une opération.
Il suit particulièrement les attaques et contre-attaques qui se succèdent en Cyrénaïque, s’inquiète chaque jour du sort de Tobrouk, objectif des colonnes de Rommel, de cet Afrikakorps qui a remporté au printemps de 1941 une série de succès.
Il craint que Rommel ne menace Le Caire, l’Égypte, et donc le canal de Suez, cette artère vitale de l’Empire britannique.