Le 27 novembre, Rommel peut écrire à sa femme :
« Je vais très bien. Je viens de passer quatre jours à exécuter une contre-attaque dans le désert sans rien pour me laver. Nous avons remporté un magnifique succès…
« C’est aujourd’hui le vingt-cinquième anniversaire de notre mariage. Peut-être sera-t-il l’occasion d’un communiqué spécial ! Je n’ai pas besoin de vous dire quelle est notre union. Mais je veux vous remercier de tout l’amour et de toute la bonté que vous m’avez prodigués pendant ces années qui ont passé si vite. Je pense à vous avec gratitude, ainsi qu’à notre fils qui est pour moi une source de fierté. Avec ses dons magnifiques, il devrait aller loin.
« Je m’arrête ici. Notre prochaine manœuvre commence déjà.
« Je suis en excellente forme, plein d’entrain, prêt à tout. »
Quelques jours plus tard, contredisant les communiqués de victoire diffusés par le haut commandement de la Wehrmacht, Rommel confie à Lu :
« J’ai dû rompre l’action devant Tobrouk, à cause des unités italiennes et aussi de la terrible fatigue des troupes allemandes. J’espère que nous réussirons à échapper à l’encerclement et à tenir en Cyrénaïque.
« Je vais toujours bien.
« Vous pouvez imaginer ce que j’éprouve et mes inquiétudes.
« À ce qu’il semble, nous n’aurons pas de Noël, cette année. »
TROISIÈME PARTIE
Octobre
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5 décembre 1941
« Et ce sont ces gens sans honneur ni conscience, ces gens qui n’ont pas plus de sens moral que de tête qui ont le front de prêcher l’extermination de la grande nation russe – la nation de Plekhanov et de Lénine, de Belinski et de Tchernichevski, de Pouchkine et de Tolstoï, de Gorki et de Tchékhov, de Glinka et de Tchaïkovski, de Sechenov et de Pavlov, de Souvorov et de Koutouzov[3] !
Les envahisseurs allemands veulent une guerre d’extermination contre les peuples de l’Union soviétique. Eh bien ! s’ils veulent une guerre d’extermination, ils l’auront. […]
Les peuples d’Europe réduits en esclavage voient en vous leurs libérateurs… Soyez dignes de cette grande mission… La guerre que vous faites est une guerre de libération, une guerre juste. Une guerre où peuvent vous inspirer les figures héroïques de nos grands ancêtres. Alexandre Nevski[4], Dimitri Donskoï[5], Minine et Pojarski[6]… Pas de pitié pour les envahisseurs allemands : mort aux envahisseurs allemands ! »
Joseph STALINE
6 et 7 novembre 1941 à Moscou
27.
Rommel, sur les cartes de la Russie qu’il affiche au siège de son quartier général – ou dans le véhicule blindé qui en tient lieu –, trace, dans les premiers jours d’octobre 1941, plusieurs grosses flèches noires toutes dirigées vers Moscou.
L’une vient du sud, doit atteindre – occuper – les villes d’Orel et de Toula.
L’autre partant de Smolensk, passe par Yelnia, Viazma, et se situe au centre.
La dernière depuis le nord se dirige vers Volokolamsk, à quelques dizaines de kilomètres de la capitale soviétique.
Et Hitler veut que la ville soit prise avant l’hiver, avant Noël.
« Encerclez-les, écrasez-les, anéantissez-les », dit rageusement le Führer, le visage contracté, les poings serrés et brandis.
Les camarades de Rommel, les généraux Guderian, von Reichenau, ont lancé leurs divisions de Panzers, dès le 2 octobre. Orel est tombée, et Otto Dietrich, l’attaché de presse de la Chancellerie du Reich, a déclaré devant les correspondants des journaux étrangers en poste à Berlin :
« Sur le plan militaire, la Russie a cessé d’exister. Les Anglais n’ont plus qu’à enterrer leur rêve d’une guerre sur deux fronts. »
La guerre contre la Russie est particulière.
Dès le 10 octobre, le Feldmarschall von Reichenau a écrit et fait diffuser dans sa VIe armée des directives concernant le « comportement des troupes dans les territoires de l’Est ».
« Le soldat dans les territoires de l’Est n’est pas seulement un combattant conformément aux règles de l’art de la guerre, mais aussi le porteur d’une idéologie nationale et le vengeur des bestialités qui ont été infligées aux Allemands et aux nations racialement apparentées.
« C’est pourquoi le soldat doit avoir une totale compréhension de la nécessité d’une revanche juste mais sévère contre la sous-humanité juive. L’armée doit également viser l’annihilation des révoltes ouvrières qui, ainsi que l’expérience le prouve, ont toujours été causées par les Juifs.
« Le fait de nourrir les autochtones ou les prisonniers de guerre qui ne travaillent pas pour les forces armées en utilisant les cuisines de l’armée est un acte humanitaire erroné tout autant que l’est le fait de leur donner du pain ou des cigarettes… »
La tâche historique de l’armée est de « libérer le peuple allemand une bonne fois pour toutes du danger judéo-asiatique ».
Les soldats soviétiques qui ont été faits prisonniers crèveront de faim, leurs officiers et tous ceux qui sont soupçonnés d’être des commissaires politiques seront abattus. Et les Juifs abattus puisque, selon Reichenau, instigateurs de toutes les révoltes.
C’était ainsi depuis l’entrée des troupes allemandes en Russie, il y a trois mois, mais désormais et parce que les Russes résistent, contre-attaquent, laisser mourir ou tuer – et les « civils » sont traités avec la même cruauté – devient systématique.
Le Feldmarschall von Reichenau a incité ses hommes à exterminer les judéo-bolcheviques qui sont aussi des judéo-asiatiques. Il est un fidèle exécutant des directives de Hitler.
Et puis les conditions de vie sont telles que le soldat en perd toute humanité.
Guderian note la première chute de neige dans la nuit du 6 octobre après un coup de gel à l’heure précise où s’amorçait la marche sur Moscou.
Mais le 7, c’est le dégel.
L’écrivain Vassili Grossman, correspondant de guerre à L’Étoile rouge, se félicite de cette saison de la boue (raspoutitsa).
« Une pareille gadoue, personne n’en a vu, c’est sûr, la pluie, la neige, une soupe liquide, un marécage sans fond, une pâte noire touillée par des milliers et des milliers de bottes, de roues, de chenilles. Et tous sont contents : les Allemands s’enlisent dans notre infernal automne. »
« Le 12 octobre, la neige tombe toujours, les immensités blanches sont balayées par les blizzards sibériens. Le thermomètre descend en quelques jours à moins 25 degrés. »
Les soldats sont pétrifiés par le froid. Guderian réclame en vain des bottes épaisses, des gants, des chaussettes de laine.
« Mes hommes ont atteint la limite de leurs forces », clame-t-il.
Et cependant, les troupes allemandes avancent.
Après Orel, elles attaquent Toula. Moscou semble à portée d’un dernier effort. Mais, signale Guderian à l’état-major :
« La glace nous crée des difficultés énormes car les crampons à glace et les cales des chenilles ne sont pas encore arrivés. Les chars ne démarrent qu’à condition d’allumer un feu sous le moteur. Le carburant gèle et l’huile se fige… Les mitrailleuses et les viseurs deviennent inutilisables. Autre chose très grave, notre canon antichar 37 mm s’avère inefficace contre le char lourd T34 de l’armée Rouge.