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« Et chaque régiment de la CXIIe division d’infanterie a déjà perdu une moyenne de cinq cents hommes atteints de graves gelures des membres. »

Pourtant l’élan allemand n’est pas brisé : les villes sur la route de Moscou tombent les unes après les autres, des dizaines de milliers (650 000 ?) de soldats soviétiques sont faits prisonniers.

Staline, devenu commissaire à la Défense et commandant en chef, ne semble pas prendre la mesure du désastre qui s’annonce.

Le 5 octobre, il refuse d’accorder du crédit au rapport d’une patrouille aérienne qui a repéré une colonne de Panzers longue d’une vingtaine de kilomètres et qui n’est qu’à une centaine de kilomètres de Moscou. Beria veut même faire arrêter l’officier qui a rédigé le rapport sous l’accusation de propagande défaitiste !

Le 6 octobre, les blindés allemands sont à 75 kilomètres de Moscou, menaçant la chaussée de Volokolamsk.

Les Russes résistent avec acharnement. Le général Joukov est, le 10 octobre, nommé commandant en chef de l’ensemble du front. C’est le signe qu’enfin les Russes ont compris que Hitler a lancé une offensive dont le but est de s’emparer de Moscou.

Mais le porte-parole du gouvernement, Lozovski, lorsqu’il réunit les journalistes étrangers pour faire le point de la situation, continue de travestir la réalité.

Tendu, agressif, sarcastique, il nie la chute de Kiev, se moque lorsqu’on lui rapporte que les Allemands annoncent avoir fait des centaines de milliers de prisonniers, ou bien qu’Orel est tombé, que Moscou à en croire les discours de Hitler sera pris avant l’hiver.

« Plus les Allemands poussent vers l’est, plus ils s’approchent de la tombe de l’Allemagne nazie, dit Lozovski. Le discours de Hitler signifie seulement que le Führer est gagné par le désespoir. Il sait qu’il ne gagnera pas la guerre, mais il lui faut contenter plus ou moins les Allemands pour cet hiver, et il doit donc remporter quelques succès majeurs qui sembleraient indiquer qu’une certaine phase de la guerre est terminée. » Hitler, selon le porte-parole soviétique, ne peut accepter et même concevoir l’accord anglo-américano-soviétique.

Puis Lozovski ajoute – et les journalistes échangent des regards stupéfaits comme si Lozovski voulait les préparer à la chute de Moscou :

« De toute façon, la prise de telle ou telle ville n’affecterait en rien l’issue finale de la guerre. »

Prenant sans doute conscience de cet aveu, Lozovski conclut sourdement :

« Si les Allemands veulent absolument avoir quelques centaines de milliers de morts de plus, leur vœu sera comblé. »

28.

Les Russes qui, le 8 octobre, se contentent de lire les grands quotidiens, la Pravda, et les Izvestia, apprennent seulement que d’âpres combats se déroulent dans le secteur de Viazma, entre Smolensk et Moscou, mais donc à 200 kilomètres de la capitale. Et pourtant, dans les gares de Moscou, la foule prend d’assaut les trains qui partent vers l’est, l’au-delà de l’Oural.

La rumeur se répand ce 8 octobre que les ambassades, les ministères ont reçu l’ordre de se préparer à l’évacuation.

Le 9 octobre, la Pravda appelle à la vigilance.

Le peuple de Moscou doit « mobiliser toutes ses forces pour repousser l’offensive ennemie ».

Le journal met les Russes en garde contre « les espions et les agents provocateurs, les défaitistes qui ont pour mission de désorganiser les arrières et de semer la panique ».

Les Moscovites savent ce que cela signifie : répression, déportations, exécutions.

On dit que les troupes du NKVD – la police politique – sont organisées en « groupes de sécurité de l’arrière avec mission de tirer à la mitrailleuse sur tous ceux qui céderaient à la panique, ou sur les troupes qui battraient en retraite sans en avoir reçu l’ordre ».

Mais les soldats russes s’accrochent au sol de la « mère patrie ». Et les généraux allemands le constatent amèrement :

« À notre grande surprise, et à notre désappointement, écrit le général Blumentritt, nous avons constaté, entre octobre et novembre, que ces bolcheviques vaincus ignoraient absolument qu’ils avaient cessé d’exister comme puissance militaire, ainsi que le répètent Hitler et son entourage ! »

Quant à Guderian, il rapporte les propos que lui tient un vieux général tsariste :

« Si vous étiez venus il y a vingt ans, nous vous aurions accueillis à bras ouverts. Aujourd’hui, il est trop tard. À peine commencions-nous à nous remettre sur pied que vous nous rejetez de vingt ans en arrière et vous nous obligez à repartir de zéro, mais depuis lors, les temps ont bien changé. À présent, nous combattons pour la patrie russe et cette cause-là nous trouvera toujours unis comme un seul homme. »

Le journal de l’armée, L’Étoile rouge, écrit le 8 octobre :

« Hitler a jeté dans cette bataille tout ce qu’il avait – les chars les plus anciens, tous les blindés récoltés en Hollande, en France ou en Belgique… Les soldats soviétiques doivent à tout prix détruire ces chars, neufs ou anciens, lourds ou légers. »

En caractères gras, et en première page, L’Étoile rouge n’hésite plus à évoquer la gravité de la situation militaire : « L’existence même de l’État soviétique est en danger… Tout soldat de l’armée Rouge doit tenir fermement et se battre jusqu’à la dernière goutte de son sang. »

Le 12 octobre, la Pravda titre sur « le terrible danger qui menace le pays ».

Vassili Grossman, revenant du front, est étonné par ce qu’il voit en arrivant à Moscou :

« Des barricades aux accès lointains de la ville, aux accès proches et dans la ville elle-même, surtout sur ses pourtours. » Il se rend au siège de L’Étoile rouge, raconte ce qu’il a vu : Orel, contrairement à ce qu’affirme le haut commandement, a été pris sans combat, et comment l’état-major l’a renvoyé.

Mais le rédacteur en chef se contente de lui dire :

« Ce qu’il nous faut, ce n’est pas votre voiture criblée de balles mais des papiers pour le journal. Retournez au front ! »

Il écrit rapidement un article : « Dans les bunkers de l’ennemi sur l’axe de l’Ouest ».

« Tranchées allemandes, postes de tir, bunkers d’officiers et de soldats : l’ennemi a été ici. Vins et cognacs français, olives grecques, citrons jaunes pressés à la va-vite provenant de leur « allié », l’Italie servilement soumise. Un pot de confiture avec une étiquette polonaise, une grande boîte ovale de conserve de poisson, tribut venu de Norvège, un bidon de miel approvisionné depuis la Tchécoslovaquie… et puis gisant comme un symbole menaçant au milieu de ce festin fasciste, la douille cabossée d’un obus soviétique…

« Dans les bunkers de soldats, le tableau est bien différent : on n’y voit pas d’emballages de bonbons ni de sardines à demi mangées. Mais on y trouve des boîtes de purée de pois et des tranches d’un pain lourd comme du plomb. En soupesant dans leurs mains ces briquettes de pain qui ne le cèdent à l’asphalte ni par la couleur ni par le poids, les soldats de l’armée Rouge constatent avec un petit sourire :

« Eh bien, mon vieux, pour du pain, ça c’est du pain. »

Vassili Grossman regagne le front, mais celui-ci est désormais tout proche de Moscou.