Les troupes russes qui résistaient à Viazma depuis une semaine ont été vaincues après des combats acharnés. Et les Panzers, en dépit du froid déjà glacial en cette mi-octobre, foncent vers Moscou.
Les Russes commandés par Joukov – et ses adjoints Koniev, Sokolovski (chef d’état-major) – ne sont pas sûrs de pouvoir empêcher une percée allemande. Le général Rokossovki a la charge du secteur le plus menacé, celui de Volokolamsk.
Le 12 octobre, le Conseil national de défense a « invité » la population de Moscou à édifier plusieurs lignes de défense autour de Moscou.
Les deux lignes les plus rapprochées suivent les boulevards extérieurs de la ville.
On dit que Moscou se défendra comme s’est défendue Madrid face aux troupes du général Franco.
Le 13 octobre, le secrétaire de la fédération du Parti communiste de Moscou déclare : « Ne fermons pas les yeux, Moscou est en danger. »
Il annonce une répression impitoyable pour toute manifestation de panique. On exécutera les déserteurs, les lâches, les propagateurs de fausses nouvelles.
Chaque district de Moscou devra former un bataillon de volontaires appelés « Bataillons communistes de Moscou ».
Les 12 et 13 octobre, l’évacuation à Kouïbychev et dans d’autres villes de l’Est des services gouvernementaux est décidée.
Ainsi dans les rues, aux abords des gares, se croisent ceux qui abandonnent la ville, et ceux, armés de pelles, de pioches ou d’un fusil, qui partent vers la périphérie de la ville, pour creuser des fossés antichars, scier des arbres, ou bien au prix de lourdes pertes colmater les brèches que la mort creuse parmi les unités qui résistent aux Allemands.
Dans le ciel, les pilotes russes jettent leurs avions contre les bombardiers de la Luftwaffe qui chaque jour viennent larguer leurs bombes sur Moscou.
Au matin du 16 octobre 1941, on raconte que deux chars allemands sont apparus à Khimki, dans la banlieue nord de Moscou.
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Ce 16 octobre 1941, on dit que ces deux chars allemands parvenus jusqu’à la banlieue nord de Moscou ont été détruits.
Mais la terreur, la panique, le désespoir s’emparent de la plus grande partie de la population de Moscou.
Les Allemands ont percé les lignes russes ! Les Allemands arrivent ! Moscou va tomber, se rendre. Voici ce qu’on entend :
On apprend que les villes de Kalouga au sud et de Kalinine au nord sont aux mains des « fascistes ».
Les troupes de Rokossovki, les bataillons communistes, des troupes fraîches arrivées d’Extrême-Orient les ont pour l’instant arrêtés, mais la présence des deux chars montre que la brèche n’est pas colmatée.
On affirme que les Allemands sont aux portes de Moscou.
Toutes les nuits, on entend distinctement le canon. Et le jour, les explosions des bombes lâchées par la Luftwaffe scandent les heures. L’air est chargé de fumée, saturé d’odeurs de papier brûlé. Mais l’usine « Faucille et Marteau » continue de tourner jour et nuit, et fabrique des hérissons antichars qui sont aussitôt installés sur les lignes de défense des boulevards extérieurs. Dans d’autres usines, les directeurs se sont enfuis, comme de nombreux officiels dont les voitures ont croisé dans les rues les bataillons de volontaires marchant sans enthousiasme vers le front.
Pour tout Moscou, on n’a pu enregistrer que douze mille volontaires. La résolution de défendre Moscou n’anime ainsi qu’une partie de la population.
Ces jeunes ouvrières d’usine ont rejoint le Front du travail.
« On nous amena à quelques kilomètres de Moscou, raconte l’une d’elles à Alexander Werth. Nous étions beaucoup. On nous a dit de creuser des tranchées. Nous étions toutes très calmes, mais saisies de stupeur… Ce n’était pas croyable… Dès le premier jour, nous fûmes mitraillées par un Fritz qui descendit sur nous en piqué. Onze jeunes filles furent tuées, quatre blessées.
« Nous travaillâmes tout le jour, et tout le jour suivant. Par bonheur les avions allemands ne revinrent pas. »
Le directeur de l’usine distribue à ses ouvrières les stocks de vivres dont il dispose. Et la jeune femme les enterre dans la cave de ses parents.
« Nous pensions pouvoir vivre à la cave si les Allemands venaient car nous savions qu’ils ne pourraient rester longtemps à Moscou. »
Le directeur d’usine a miné le bâtiment, les machines et, ce 16 octobre, « jour de grande panique », il est prêt à faire exploser son entreprise. Il recevra l’ordre, dès le 17, de ne rien faire sauter.
Dans d’autres entreprises, des pillages ont lieu et, le 19 octobre, l’état de siège est proclamé. Des cours martiales jugeront les pillards, les espions « diversionnistes et agents provocateurs ». Le maintien de l’ordre dans Moscou est confié au commandant des troupes du NKVD.
Mais la « grande panique » du 16 octobre commence à se dissiper.
Deux millions de personnes ont été évacuées et les « fuyards », les « paniquards » les « officiels » avec ou sans laissez-passer ont aussi quitté la ville pour l’Est, Kouïbychev.
Et surtout la radio a, tout au long de la journée du 17 octobre, répété que Staline était à Moscou.
Et cela rassure, comme si la présence de Staline garantissait que Moscou ne serait pas occupé par les Allemands, la peur et la confiance changeaient de camp.
Et puis la neige tombait, et le vent glacial cisaillait les corps mal protégés. Et l’on disait que les Allemands n’avaient pas de tenue d’hiver ; contrairement aux soldats de l’armée Rouge, disposant de survêtements blancs, de vestes molletonnées.
On ne peut se battre efficacement que si le corps et l’être ne sont pas rongés par le froid.
Vassili Grossman rapporte les observations d’un capitaine de l’armée Rouge qui s’est approché à une cinquantaine de mètres des Allemands et a étudié leur comportement.
« Avant de pénétrer dans la forêt, les Allemands l’arrosent sauvagement de balles, puis ils foncent à toute allure… Le soir, ils sortent à la lisière de la forêt et font donner les pistolets-mitrailleurs. Il y a eu une cavalcade et un hurlement de sauvage. Des dizaines de fusées se sont élevées dans l’air. L’artillerie s’est mise à tirer au hasard, les mitrailleuses crépitaient, les pistolets-mitrailleurs tiraient vers le ciel. Leur façon de faire était celle de fous complets », conclut le capitaine russe.
L’angoisse, la peur, la découverte d’une nature hostile, la sensation d’être perdus dans une immensité boueuse ou glacée sapent la confiance de la Wehrmacht, harcelée par les « partisans », attaquée par des troupes russes bien équipées.
Le général Blumentritt, chef de la IVe armée, écrit, évoquant la raspoutitsa qui a transformé les sols en glue, durant la première quinzaine d’octobre :
« Les fantassins pataugent, glissent et tous les véhicules sur roue s’embourbent jusqu’au moyeu. Chaque pièce d’artillerie doit être tirée par un attelage de plusieurs chevaux. Même les tracteurs à chenilles n’avancent que difficilement. Une grande partie de notre artillerie lourde est restée enlisée dans cet océan de boue gluante… L’état d’épuisement de nos troupes s’imagine sans peine. »
Puis viennent le gel, la glace, les blizzards polaires.
« Alors que Moscou est presque en vue, confie Blumentritt, le moral des officiers et des hommes commence à baisser. La résistance ennemie s’accentue et les combats deviennent plus féroces. Plusieurs de nos compagnies sont réduites à soixante ou soixante-dix hommes. L’hiver est là et nous n’avons pas encore reçu d’équipements chauds… Derrière les lignes, les forêts et les marécages se peuplent de partisans dont l’action se fait durement sentir. À chaque instant, nos colonnes de ravitaillement sont attaquées. »