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Et ces attaques dissuaderaient les États-Unis d’entrer dans la guerre.

« Le Reich et le Japon sont sur le même navire, conclut Ribbentrop. Une défaite allemande signifierait aussi la fin de l’idée impériale japonaise. L’intérêt du Japon est de s’assurer pendant la guerre les positions qu’il souhaite avoir à la conclusion de la paix. »

La paix ?

Les élites japonaises, rassemblées dans la Société des fondements du pays, la Kokuhonsha, pensent que le Japon a une mission spéciale en Asie et que tout ce qui s’oppose à cette mission doit être brisé par la force.

En 1904, le Japon avait envoyé par le fond la flotte russe et vaincu l’empire des tsars.

En 1941, les États-Unis s’opposent aux ambitions japonaises.

Si l’on détruit leur flotte, comme on a détruit la flotte russe, les États-Unis laisseront l’expansion japonaise se déployer en Asie du Sud-Est.

Le samedi 6 décembre 1941 – le jour où Joukov déclenche la contre-offensive russe devant Moscou – le président Roosevelt écrit à l’empereur du Japon, Hirohito :

« Nous, chefs d’État, avons le devoir sacré de restaurer l’amitié traditionnelle entre nos deux pays. »

Mais ce même 6 décembre 1941, les avions japonais embarqués à bord des porte-avions de la flotte impériale s’apprêtent à décoller pour aller bombarder la flotte américaine ancrée dans la rade de Pearl Harbor, dans les îles Hawaii.

38.

« Quel magnifique spectacle ! » s’exclama le général Short, commandant la garnison de Pearl Harbor. Dans cette nuit du samedi 6 décembre 1941, il regardait, depuis la terrasse du club des officiers, les quatre-vingt-seize navires ancrés dans la rade. Ils étaient pour la plupart illuminés. Les huit cuirassés, souvent amarrés à un autre navire, formaient une allée majestueuse le long de l’île Ford, au centre de la rade. Les feux de position, les lumières accrochées à la tête des mâts, les hublots éclairaient les hangars, les réservoirs de mazout, les bassins, les grues de ces masses d’acier, le cœur de la flotte américaine du Pacifique. Il éprouva un sentiment de puissance.

À Pearl Harbor, dans cette île d’Oahu, le joyau de Hawaii, territoire des États-Unis depuis la fin du XIXe siècle, au milieu du Pacifique, à 3 500 kilomètres de Los Angeles, à 5 500 kilomètres du Japon et à 7 000 kilomètres de l’Australie, l’Amérique affirmait sa force. Chaque cuirassé portait le nom d’un État : Arizona, Oklahoma, California, West Virginia, Maryland, Nevada, Pennsylvania, Tennessee. Ne manquaient à la flotte que deux porte-avions, le Lexington et l’Enterprise qui étaient en mer, transportant des avions aux îles de Wake et de Midway, ces autres points d’appui américains dans le Pacifique. Avec l’île de Guam, ils étaient les avant-postes des États-Unis face au Japon de l’empereur Hirohito, qui, depuis 1937, faisait la guerre à la Chine et rêvait d’étendre son empire.

L’amiral Kimmel, qui commandait la flotte, avait voulu que tous les cuirassés soient rassemblés à Pearl Harbor ce week-end, puisque les porte-avions ne pouvaient assurer leur protection.

Le général Short fit quelques pas. La nuit était d’une douceur estivale. Au-dessus d’Honolulu – situé à quelques kilomètres à l’ouest de Pearl – le ciel était irisé par les lumières des deux tours jumelles, le Royal Hawaiian Hotel et le Elk’s Club, qui dominaient la ville. La brise apportait par moments des bouffées d’air de musique de danse. En cette nuit du samedi au dimanche, tous les bars étaient pleins de permissionnaires. On dansait aussi dans les clubs, les cercles d’officiers, sur les bases aériennes de Hickam et Wheeler, dans les forts, à Schofiel Barracks et Fort Shafter.

Le général Short se tourna vers le nord, vers ces collines sombres qui fermaient la baie. Là, les lumières joyeuses de la côte n’entamaient pas l’obscurité de la nuit sans lune. Et Short ressentit une angoisse sourde. C’était ainsi depuis qu’il commandait les vingt-cinq mille hommes de la garnison de l’île. Était-ce la présence dans la population de cent cinquante mille civils d’origine japonaise ? Et de combien d’espions ? deux cents ? Ou bien était-ce cette tension qui, depuis plusieurs mois – alors que les armées de Hitler étaient devant Moscou –, montait face au Japon, l’allié de l’Allemagne ?

À la suite de l’occupation par les Japonais de l’Indochine française, le président Roosevelt avait bloqué les avoirs japonais aux États-Unis, interdit les exportations de métaux et de pétrole vers le Japon. Aujourd’hui même, samedi 6 décembre, Roosevelt avait adressé un message à Hirohito : « Nous, chefs d’État, avons le devoir sacré de restaurer l’amitié traditionnelle entre les deux pays. » Était-ce possible, alors que le Japon avait une volonté d’expansion en Asie vers Singapour, la Malaisie, les Philippines, les Indes néerlandaises (Indonésie), et qu’il ne pouvait le faire sans pétrole ? Le Japon n’avait pas six mois de réserves et seulement un mois d’autonomie de carburant pour sa flotte ! Alors la guerre ? Des négociations étaient en cours à Washington. On attendait des propositions japonaises pour le début décembre. Mais les Américains, qui avaient réussi à « casser » les codes secrets japonais, pressentaient une volonté de rupture, la préparation d’une attaque, sans doute contre les bases américaines des Philippines.

Le général Short ignorait ces informations. Il était entré dans la grande salle du Cercle des officiers. On y dansait avec insouciance. « Ici, à Hawaii, dit-il en s’asseyant à l’une des tables où se trouvaient d’autres officiers et leurs épouses, nous vivons dans une citadelle, une île puissamment fortifiée. » Il pensa aux navires illuminés, au halo de lumière au-dessus de Pearl Harbor et d’Honolulu. « Quel magnifique spectacle, dit-il de nouveau, en montrant la baie (puis, plus bas :) Quelle belle cible ! »

Ces lumières de Pearl Harbor et d’Honolulu, celles des cuirassés, le commandant Hashimoto, dans le kiosque du sous-marin I.24, les regardait, fasciné. Il avait fait surface au large de l’île. Il guettait. À 500 kilomètres de là, une flotte japonaise de trente-deux navires était rassemblée. Ils avaient quitté la baie de Tankan, dans les îles Kouriles, le 26 novembre, parcouru dans les brouillards et la mer agitée la route du nord Pacifique, tous feux éteints, sans être repérés. Dans quelques heures, à 6 heures, ce dimanche 7 décembre, la première vague de bombardiers quitterait les six porte-avions. Puis une seconde vague, une heure plus tard. En tout, trois cent cinquante avions.

L’amiral Yamamoto – le commandant de toutes les forces navales japonaises – avait conçu ce plan d’attaque de Pearl Harbor, dès le mois de janvier 1941. « Si nous voulons faire la guerre à l’Amérique, avait-il dit, notre seule chance de vaincre serait de détruire la flotte américaine dans les eaux de Hawaii. » Comme l’amiral Togo avait coulé, en 1904, la flotte russe à Port-Arthur. Il n’y avait pas d’autre solution qu’une attaque-surprise. Roosevelt étranglait le Japon avec son embargo. Sa flotte menaçait le flanc de la progression japonaise vers l’Asie du Sud. Banzaï ! Attaque ! « Il faut surprendre leur marine dans son sommeil », avait ajouté l’amiral Nagumo qui, à bord du porte-avions Akagi, dirigeait l’escadre. On continuerait de négocier à Washington jusqu’à l’heure de l’attaque préparée en secret durant des mois. Les bombardiers, en piqué, surgiraient à l’aube du dimanche 7 décembre quand tous ces équipages américains seraient à terre ou cuveraient leur alcool. Puis, après l’assaut, les avions rejoindraient les porte-avions qui auraient contourné Hawaii et attendraient les pilotes à 200 kilomètres de l’île. Ce dispositif d’attaque « d’inégale distance » entre l’aller et le retour devrait achever de désorienter les Américains s’ils voulaient repérer la flotte.