Les Japonais n’ont perdu que 29 appareils et leurs 5 sous-marins de poche. Sur une plage, on découvre le corps inanimé de l’enseigne Sakamaki : le premier prisonnier japonais.
Dans tous les États-Unis, les radios interrompent leurs programmes. Les journaux sortent des éditions spéciales : « Les Japs attaquent ! » « War ». Le monde bascule puisque l’Amérique entre dans la guerre, qui devient mondiale.
« Nous devons faire face à la grande tâche qui est devant nous en abandonnant immédiatement et pour toujours l’illusion que nous pourrions nous isoler du reste du monde », déclare Roosevelt.
Tout le peuple, toute la classe politique se rassemblent autour du président. Même si certains se demandent s’il n’a pas manœuvré machiavéliquement pour que les Japonais attaquent Pearl Harbor – la flotte servant d’appât – et fassent ainsi basculer dans la guerre un pays réticent et divisé.
Mais l’heure n’est pas aux questions et aux critiques. Il faut faire face. Des matelots sont enfermés dans leur cercueil d’acier.
Tout le monde applaudit Roosevelt quand il arrive au Congrès, appuyé au bras de son fils en uniforme, et qu’il lance de la tribune d’une voix forte et résolue : « Hier, 7 décembre 1941, ce jour qui restera à jamais marqué du sceau de l’infamie. »
39.
Ce dimanche 7 décembre 1941, « jour d’infamie », Winston Churchill séjourne aux Chequers, la résidence de week-end du Premier Ministre.
Il a travaillé avec le chef d’état-major, suivi, message après message, le développement de la contre-offensive russe, interrogé l’ambassadeur britannique à Moscou, porté des toasts à ce général Joukov, houspillé les généraux britanniques qui, en Cyrénaïque, face à Rommel, ne sont pas assez audacieux. Il a bu, fumé. Il a comme toujours irrité le chef d’état-major impérial, le général Alan Brooke.
Mais Churchill se mêle de tout, en dépit des mines scandalisées des généraux.
On dit de lui qu’il « colle ses doigts dans chaque gâteau avant qu’il ne soit cuit ».
Le général Brook ne cesse de répéter :
« À coup sûr, de tous les hommes que j’ai rencontrés, c’est le plus difficile avec qui travailler, mais pour rien au monde je ne manquerais cette chance de travailler avec lui. »
Et c’est cela l’essentiel.
« À la guerre, a l’habitude de dire Churchill, ce qui compte ce n’est pas d’être gentil et de plaire, c’est d’avoir raison ! »
À la fin de ce dimanche 7 décembre 1941, on apporte un message en provenance de Washington : la base navale de Pearl Harbor a été attaquée par l’aviation et des sous-marins japonais.
Churchill bondit. Il doit parler aussitôt avec Roosevelt, obtenir confirmation, car cette attaque va faire basculer les États-Unis dans la guerre, changer ainsi le cours des choses, l’ordre du monde.
En attendant qu’on établisse la communication, il ne peut rester en place, analyse déjà les conséquences de l’événement, s’interrompt, et dit :
« Aucun amant ne s’est jamais penché avec autant d’attention sur les caprices de sa maîtresse que je ne l’ai fait moi-même sur ceux de Franklin Roosevelt. »
Il sait qu’on prête à Roosevelt le mot :
« Winston a cent idées par jour, dont trois ou quatre sont bonnes, les mauvaises langues ajoutant : le malheur, c’est qu’il ne sait pas lesquelles. »
Churchill hausse les épaules, s’impatiente. Il veut établir avec les États-Unis entrés dans la guerre une « special relationship », une Grande Alliance étendue à Staline, même si l’on dit se méfier de lui. Mais ce sont les Russes qui tuent 95 % des Allemands. On ne peut pas l’oublier.
Il se précipite vers le téléphone qu’on lui tend.
Roosevelt confirme l’attaque de Pearl Harbor et conclut : « Nous voilà tous dans le même bateau ! »
Enfin !
Churchill jubile.
« Avoir les États-Unis à nos côtés fut pour moi une joie insigne », dit-il.
Il ne peut prédire le cours des événements, prendre la mesure de la force japonaise, mais l’essentiel était l’entrée dans la guerre des États-Unis.
« Ils y sont jusqu’au cou et jusqu’à la mort ! »
Personne ne peut dire combien dureront les hostilités et la manière dont elles se termineront, mais l’issue du combat ne fait plus de doute.
« Nous ne serons pas anéantis, notre histoire ne s’achèvera pas. Nous n’aurons peut-être même pas à mourir en tant qu’individus. Le destin de Hitler est scellé. Le destin de Mussolini est scellé. Quant aux Japonais, ils vont être réduits en poussière. »
Et lui, Churchill, sera le pivot de cette Grande Alliance, le Warlord de cette spécial relationship !
Il ne peut interrompre, ou modérer, le tourbillon de ses pensées. L’idée même de s’endormir lui fait horreur. Le temps n’est pas au sommeil.
« Winston est un autre homme depuis que l’Amérique est entrée en guerre, dit son médecin qui l’observe. C’est comme si, en un tournemain, il avait été remplacé par quelqu’un de plus jeune. »
Mais Churchill n’est pas homme à se contempler. Il agit. Il ordonne qu’on prépare son déplacement aux États-Unis. Il doit rencontrer Roosevelt, lui rappeler l’accord intervenu en janvier 1941 et qui fait de l’Allemagne l’ennemi principal.
Or, frappés à Pearl Harbor, les États-Unis vont être tentés de faire du Pacifique, de l’Asie, le centre majeur de leur stratégie.
Or, le cœur, selon Churchill, doit être l’Europe.
Il se rendra donc aux États-Unis à bord du cuirassé Duke of York qui appareillera le 12 décembre 1941.
Il va rappeler à Roosevelt que le but premier de la Grande Alliance, c’est la destruction de l’Allemagne de Hitler. Après viendra le tour du Japon.
40.
Hitler, ce dimanche 7 décembre 1941, écoute l’un de ses aides de camp lui relire le message qui annonce l’attaque japonaise sur Pearl Harbor.
Il reste immobile, enfoncé dans ce canapé qui occupe toute une cloison de l’une des salles du grand quartier général du Führer situé au cœur de la forêt de la Prusse-Orientale.
Tout à coup, le Führer se lève, commence à aller et venir dans la salle, au centre de laquelle, sur une large table, des cartes sont déployées.
Il annonce qu’il rentrera à Berlin, demain ou après-demain. Et, d’un geste, il demande qu’on convoque ici Ribbentrop.
C’est le ministre des Affaires étrangères qui, le 23 novembre 1941, il y a donc à peine plus d’une semaine, a déclaré à l’ambassadeur japonais à Berlin, Oshima :
« Ainsi que vient de le rappeler le Führer, les droits à l’existence de l’Allemagne, du Japon et des États-Unis présentent des différences fondamentales. Nous savons aujourd’hui de façon certaine qu’en raison de l’attitude intransigeante des États-Unis, les négociations en cours entre Tokyo et Washington ne peuvent aboutir qu’à un échec.
« Si le Japon accepte de combattre la Grande-Bretagne et les États-Unis, j’ai la certitude que cette décision lui sera favorable tout autant qu’à l’Allemagne. »
Et pour que l’ambassadeur japonais n’ait aucun doute sur l’engagement du Reich, Ribbentrop précise après avoir sollicité l’accord de Hitler :
« Si le Japon déclare la guerre aux États-Unis, l’Allemagne fera de même instantanément. En de telles circonstances, il ne peut être question de négocier une paix séparée. Le Führer est formel sur ce point. »
Mais il faut préparer l’opinion allemande, et aussi l’opinion américaine, où Hitler sait qu’il existe un fort courant hostile à l’entrée en guerre.