— Ouais, mais… – Le chauffeur s’agrippa au fil de sa pensée comme à un chapeau qu’une rafale de vent aurait menacé de faire s’envoler. – Mais ils vont me faire la peau chez Macy si je ne reviens pas avec le corps de la Newman ! Déjà que j’ai un retard fou à cause de ces fichus…
— Tu vas l’avoir, ton corps. Tu les emporteras tous les deux, quitte à revenir plus tard pour rapporter l’autre. Mais en attendant, l’important…
Il sentit la main de la journaliste sur son épaule, suave comme un sourire.
— Je me disais bien que vous ne deviez pas être loin. Il y a eu un coup de fil pour vous, et je crains que vous n’ayez eu raison : Il s’agissait d’une certaine Mlle Schaap, laquelle est décédée. C’est bien d’elle que vous parliez ?
Laquelle ! pensa Ab avec une soudaine flambée de haine à l’encontre du Times et de sa bande de pseudo-intellectuels. Laquelle !
Le chauffeur de Macy s’éloignait en direction de son chariot.
Et c’est alors qu’Ab eut la révélation de son plan de salut, d’un seul coup, avec netteté et précision, comme un grand artiste doit avoir la révélation de son chef-d’œuvre.
— Bob ! cria-t-il. Attends une minute !
Le chauffeur se retourna à demi, la tête penchée de côté, un sourcil relevé : Qui, moi ?
— Bob, je voudrais te présenter, euh…
— Joëlle Beck.
— Oui. Joëlle voici Bob, euh, Bob Newman.
En fait, il s’appelait Samuel Blake. Ab n’avait guère la mémoire des noms.
Samuel Blake et Joëlle Beck échangèrent une poignée de main.
— Bob travaille comme chauffeur pour la clinique Macy, la clinique Steven Jay Mandell. – Il posa une main sur l’épaule de Blake, l’autre sur celle de Beck. Elle parut remarquer son moignon pour la première fois et ne put réprimer un frisson. – Est-ce que vous vous y connaissez en cryogénie, Mademoiselle euh ?
— Beck. Non, on ne peut pas dire.
— Mandell a été le premier New Yorkais à se faire congeler. Bob pourrait vous en parler pendant des heures, une histoire fantastique.
Il les pilota le long du couloir jusqu’à la morgue.
— Si Bob est ici en ce moment, c’est à cause du corps qu’ils ont, euh. – Il se souvint trop tard qu’on ne devait jamais employer le mot corps devant des gens de l’extérieur. – À cause de Mlle Schaap, je veux dire. Laquelle – ajouta-t-il en appuyant fielleusement sur ce mot –, avait contracté une assurance auprès de la clinique de Bob.
Ab serra l’épaule du chauffeur en guise de clin d’œil.
— Chaque fois que c’est possible, voyez-vous, nous avertissons la clinique pour qu’ils puissent avoir quelqu’un sur place à la minute même où leur client succombe. Comme ça il n’y a pas une minute de perdue, pas vrai, Bob ?
Le chauffeur, cheminant lentement vers la perche que lui tendait Ab, hocha la tête.
Ab ouvrit la porte de son bureau et les fit entrer.
— Alors pendant que je serai en haut, vous devriez en profiter pour bavarder avec Bob, mademoiselle Beck. Bob a un tas d’histoires incroyables qu’il pourra vous raconter, mais vous devrez faire vite. Parce que dès que j’aurai descendu le corps… – Ab posa sur le chauffeur un regard lourd de sous-entendus – … Bob devra partir.
Ce ne fut pas plus compliqué que ça. Les deux personnes dont la curiosité ou l’impatience auraient pu compromettre la substitution étaient maintenant cramponnées l’une à l’autre comme deux pièges métalliques, mâchoire contre mâchoire.
Il n’avait pas pensé au problème de l’ascenseur. Pendant ses propres heures de garde il y avait rarement des embouteillages. Quand cela se produisait, les chariots descendant à la morgue passaient en dernier. À six heures et quart, lorsque finalement il prit réception de la Schaap, tous les ascenseurs s’arrêtant au dix-huitième étaient pleins de gens qui étaient montés au dernier étage afin de descendre au rez-de-chaussée. Il pouvait se passer une heure avant qu’Ab et son chariot ne trouvent de la place, et le chauffeur de Macy n’allait pas accepter d’attendre si longtemps sans broncher.
Il attendit que le hall soit vide, puis saisit le cadavre à bras le corps et le souleva du chariot. Il avait beau n’être guère plus lourd que son petit Beno, Ab soufflait déjà comme un phoque avant même d’avoir atteint le palier du douzième. À mi-chemin entre le cinquième et le quatrième, ses jambes le lâchèrent. (Elles l’avaient averti, mais il avait refusé de croire qu’il avait pu se ramollir à ce point.) Il s’écroula sans lâcher le corps qu’il tenait dans ses bras.
Un jeune homme blond habillé d’un peignoir rayé dix fois trop petit l’aida à se relever. Une fois Ab rétabli en position assise, le jeune homme tendit une main secourable à Frances Schaap. Reprenant ses esprits, Ab expliqua que ce n’était qu’un cadavre.
— Hou-laaa ! L’espace d’un moment, j’ai cru… – Il rit jaune en pensant à ce qu’il avait cru.
Ab palpa le corps ici et là et fit bouger les membres dans diverses directions pour tâcher d’évaluer les dégâts. Sans le déshabiller, c’était difficile.
— Et vous-même ? demanda le jeune homme en récupérant la cigarette allumée qu’il avait posée sur une marche en contrebas.
— Ça va, merci.
Il remit le drap, souleva le corps et se remit en route. Sur le palier du troisième étage, il pensa tout à coup à crier un merci au jeune homme qui l’avait aidé.
Plus tard, pendant les heures de visite, Ray dit à son ami Charlie, qui lui avait apporté de nouvelles cassettes du magasin où il travaillait :
— C’est incroyable les trucs qu’on peut voir dans cet hôpital.
— Quoi, par exemple ?
— Eh bien, si je te le disais, tu ne me croirais pas.
Après quoi il gâcha tout son effet en essayant de se coucher sur le flanc. Il avait oublié que ça lui était interdit.
— Comment te sens-tu ? lui demanda Charlie une fois que Ray eut fini de gémir et de faire tout son cinéma. Je veux dire, en général.
— Mieux, d’après le médecin, mais je ne peux toujours pas pisser tout seul.
Il décrivit l’opération du cathéter, et la pitié que lui inspirait son propre sort lui fit oublier Ab Holt, mais plus tard, seul et incapable de trouver le sommeil (son voisin faisait un bruit de bulles), il ne put s’empêcher de penser à la jeune fille morte, à la façon dont il l’avait relevée, au visage abîmé et aux mains frêles et inertes, et à la façon dont le préposé bedonnant de la morgue avait testé ses bras et ses jambes l’un après l’autre pour voir s’il avait cassé quelque chose.
Joëlle avait décidé qu’il n’y avait rien pour elle à la morgue, maintenant que la journée avait fourni son unique décès pour annuler le non-événement. Elle téléphona au bureau, mais ni Chéri ni l’ordinateur ne purent lui fournir la moindre suggestion.
Elle se demanda pour combien de temps elle en avait avant qu’ils ne la licencient. Peut-être pensaient-ils qu’elle deviendrait tellement démoralisée à force d’assurer des permanences qu’elle démissionnerait sans leur faire une scène.
De l’intérêt sur le plan humain : À coup sûr elle devait pouvoir trouver quelque part dans ce labyrinthe la matière d’un article répondant à cette condition. Mais où qu’elle posât les yeux, son regard ne rencontrait que des surfaces lisses, rébarbatives : six fauteuils roulants identiques alignés contre un mur. Un nom de médecin écrit sur une porte. Les odeurs. Le côté minable de tout ça. Dans les hôpitaux plus chics, du genre de ceux qu’on aurait fréquentés dans sa famille, la réalité brutale de la précarité humaine était atténuée par un vernis de billets de banque. Chaque fois qu’elle était confrontée, comme aujourd’hui, à la réalité béante et sanguinolente, son premier réflexe était de détourner les yeux, et non pas, comme le ferait une vraie journaliste, de regarder la chose de plus près et même d’y fourrer son doigt. Vraiment, ils étaient mille fois fondés à la mettre à la porte.