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Le facteur commençait tout juste à remplir les boîtes aux lettres « Bonjour monsieur Philips », dit-elle, après quoi elle lui posa une ou deux questions tirées de son répertoire professionnel, concernant la famille, le temps, la télé. Puis elle sortit dans la rue et huma l’air du dehors. Il était agréable, mais il y avait quelque chose de plus qui la remplit d’aise.

Un ciel pommelé, une légère brise qui faisait ondoyer la frange de l’auvent. La dilatation de l’esprit qui accompagne le passage d’un endroit exigu à un endroit plus vaste. Et puis ?

Elle ne comprit l’origine exacte de ce sentiment de bien-être que lorsqu’il lui fut enlevé : une femme poussant une voiture d’enfant sortit d’un immeuble situé un peu plus loin sur le trottoir d’en face. Jusque-là, elle avait été seule.

La voiture d’enfant descendit les marches jusqu’au trottoir en tressautant tout doucement, puis fut dirigée inexorablement vers Alexa.

La femme (dont le chapeau était du même marron consternant que l’intérieur de l’ascenseur), dit : « Bonjour, madame Miller. »

Alexa sourit.

Elles parlèrent bébés. M. Philips, qui avait fini de distribuer le courrier dans le hall, leur parla de la naissance prématurée des deux plus jeunes Philips : « Je leur ai demandé d’où diable ça pouvait venir, si c’était un filtre défaillant ou quoi… »

Tout à coup ça lui revint, l’endroit où elle devait se rendre. Loretta lui avait téléphoné la veille alors qu’elle était à moitié endormie et elle ne l’avait pas noté. (Le deuxième prénom de Loretta était Dickens, et elle prétendait, en s’appuyant sur un raisonnement très compliqué, être une descendante de l’écrivain anglais.) Rendez-vous avait été pris pour une heure, et l’école Lowen se trouvait de l’autre côté de la ville. Elle connut un moment de panique. Il n’y a rien à faire, se dit-elle ; et la panique s’en alla.

— Et vous savez ce que c’était ? insistait M. Philips.

— Non. Quoi ?

— Un planétarium.

Elle essaya de réfléchir à ce que cela pouvait vouloir dire.

— C’est stupéfiant, dit-elle, et la femme qui l’avait appelée par son nom approuva.

— C’est ce que j’ai dit plus tard à ma femme – stupéfiant.

— Un planétarium, dit Alexa en battant en retraite vers les boîtes aux lettres, eh bien, vous m’en direz tant.

Il y avait : le numéro d’hiver, en retard d’une saison, de la Revue des Classiques ; une lettre portant le cachet de la poste de Burley, dans l’Idaho (expédiée par sa sœur Ruth), deux lettres pour G, une de la Société de conservation faisant probablement appel à leur générosité (comme le ferait, non moins probablement, Ruth dans la sienne) ; et la lettre capitale de Stuyvesant High School.

Tank avait été accepté. Il n’avait pas décroché de bourse, mais eu égard au revenu de G, cela n’avait rien de surprenant.

Sa première réaction fut une vive déception. Elle avait espéré être déchargée du poids de la décision, et voilà que le problème se posait de nouveau dans son intégrité. Puis, lorsqu’elle prit conscience du fait qu’elle avait espéré un refus de la part de Stuyvesant, elle fut en proie aux affres non moins vives de la mauvaise conscience.

Elle pouvait entendre la sonnerie du téléphone alors qu’elle était encore dans l’ascenseur. Elle savait que ce serait Loretta Couplard qui lui demanderait pourquoi elle avait raté leur rendez-vous. Elle introduisit la mauvaise clé dans la serrure du haut. Il y a le feu chez moi, pensa-t-elle, et mes enfants brûlent. (Et, en quelque sorte en appendice de cette pensée : Ai-je jamais vu une coccinelle vivante ? Ou seulement des images de coccinelles dans des comptines sur cassette, au jardin d’enfants ?) C’était un mauvais numéro.

Elle s’installa avec la Revue des Classiques qui, comme toutes les publications ces temps-ci, était imprimée sur papier pelure. Un article sur la sibylle dans le Satyricon ; un recueil des références trouvées dans la Poétique d’Aristote ; une nouvelle méthode pour dater les lettres de Cicéron. Rien qu’elle pût utiliser pour sa psychothérapie.

Puis, respirant mentalement un bon coup pour mieux résister aux demandes détournées de sa sœur, elle commença la lettre :

Le 29 mars 2025

Chère Alexa,

Merci et Dieu te bénisse pour le colis plein de belles choses. Elles semblent pratiquement neuves, et donc je pense que je devrais remercier Tancred aussi pour sa gentillesse. Merci, Tank ! Ces habits seront de la plus grande utilité pour Remus et les autres gosses, d’autant que nous venons de traverser l’hiver le plus terrible que nous ayons connu depuis vingt-trois ans, avant mon arrivée – mais nous sommes tous bien douillettement installés en attendant que ça se passe.

Quoi de neuf chez moi ? eh bien, depuis ma dernière lettre je me suis mise à la vannerie ! Ça résout à merveille le problème des longues veillées d’hiver. C’est Harvey, qui est notre expert dans pratiquement tous les domaines – il a quatre-vingt-quatre ans, pas mal, non ? – qui nous a appris la technique, à moi et à Budget, mais elle, elle a décidé de retourner à Sodome et Gonorrhée (jeu de mots) au plus noir du Grand Gel. Mais maintenant que la sève coule à flots et que les oiseaux chantent – et c’est si beau, Alexa, que je voudrais que tu sois parmi nous pour voir ça – je m’ennuie un peu devant ma pile d’osier, mais je n’ai guère le choix puisque c’est à cela qu’on doit nos plus importantes rentrées d’argent depuis qu’on a vendu les conserves, (au fait, as-tu bien reçu les deux bocaux que je t’ai envoyés à Noël ?)

Ça me ferait vraiment plaisir que tu écrives plus souvent, parce que tu es vraiment douée pour ça. Je suis toujours si contente d’avoir de tes nouvelles, Alexa, surtout quand tu me parles des aventures de ton espèce d’alter ego romain. Parfois j’ai envie de retourner au IIIe siècle (c’est bien ça ?) pour mettre un peu de plomb dans la cervelle de cet autre « toi ». Elle/tu semble avoir un esprit tellement plus lucide et ouvert ; remarque bien qu’en esprit nous sommes sans doute tous comme ça – ce qui est difficile c’est de mettre tous ces bons sentiments en pratique dans la vie.

Mais je ne veux pas te faire de sermons. Ça a toujours été mon pire défaut – même ici ! Je renouvelle l’invitation que je vous ai faite, à toi et à Tank, de venir nous rendre visite aussi longtemps que vous en aurez envie. J’inviterais bien Gene aussi si je pensais qu’il y avait la moindre chance qu’il vienne, mais je sais ce qu’il pense de notre village…

J’ai essayé de lire le livre que tu as envoyé dans le colis, celui qui est écrit par saint quelque chose. D’après le titre j’espérais que ce serait un roman à suspense plein de viols et de meurtres, mais je n’ai pas pu en lire plus de dix pages. Je l’ai donné à lire à Warren, un de nos anciens, et il me dit de te dire qu’il a trouvé ça très intéressant mais qu’il est en désaccord total avec le contenu. Il voudrait te rencontrer un jour pour parler des premières communautés chrétiennes. Je me sens tellement liée à notre mode de vie maintenant que je ne pense pas regagner un jour la côte est. Alors si tu ne nous rends pas visite au village, il se pourrait que nous ne nous revoyions jamais plus. Je te remercie pour ta proposition de nous offrir des billets d’avion, à Remus et à moi, pour qu’on puisse aller te voir, mais les anciens ne veulent pas que j’accepte de l’argent pour un motif aussi frivole alors que nous devons nous passer de tellement de choses plus importantes. Je t’aime – tu le sais déjà – et je prie toujours pour toi et Tancred et aussi pour Gene.