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Finalement ils se trouvèrent devant le Metropolitan Museum (ce n’était donc pas Broadway qu’ils avaient descendu, après tout), et elle gravit les marches en pierre avec dignité. Une foule considérable s’était rassemblée pour assister à l’événement – composée pour une grande part de ces mêmes chrétiens qui avaient réclamé à cor et à cri la destruction du temple et de ses idoles. Une fois qu’elle eut franchi le seuil, le bruit et la puanteur disparurent, comme si un serviteur stylé l’avait débarrassée d’une toge trempée. Dans la pénombre de la grande salle, elle resta assise à côté de sa pièce préférée, un sarcophage tarsien datant de la fin de l’Empire Romain et ressemblant à une grande boîte à cigares (le premier don que le musée eût reçu). Des guirlandes de pierre festonnaient les murs du minuscule bungalow sans portes ni fenêtres ; sous le surplomb du couvercle, des enfants ailés, des Éros, mimaient une scène de chasse. Le dos et le couvercle du sarcophage étaient inachevés, et la tablette destinée à recevoir l’inscription funéraire était vierge. (Elle y avait toujours inscrit son propre nom, suivi d’une épitaphe empruntée à Synesius, qui, faisant l’éloge de la femme d’Aurélien, avait dit : « La vertu primordiale d’une femme est que ni son corps ni son nom ne franchissent jamais le seuil. »)

Les autres prêtres avaient fui la ville dès les premières rumeurs annonçant l’approche des barbares, et seule Alexa, munie d’un tambourin et de quelques rubans de soie, était restée. Tout s’écroulait – les civilisations, les villes, les esprits – et elle était condamnée à attendre la fin à l’intérieur de ce caveau sinistre (car le Metropolitan est en réalité davantage une sépulture qu’un temple), sans amis, sans foi, et à feindre, pour le bénéfice de ceux qui attendaient dehors, de pratiquer les divers sacrifices qu’exigeait leur terreur.

2

L’assistant d’enseignement, un jeune homme fringant et musclé vêtu d’un collant et d’un chapeau de cow-boy laissa Alexa seule dans un bureau guère plus grand que la deuxième chambre à coucher (ou ce qui voulait passer pour tel) d’un appartement MODICUM. Soupçonnant Loretta de vouloir la punir du lapin qu’elle lui avait posé l’avant-veille, elle décida de passer le temps en regardant les films que lui avait laissés l’assistant. Le premier était un cours pieux et sombre sur le génie et les tribulations de Wilhelm Reich, Alexander Lowen et Kate Wilkenson, fondatrice de l’école Lowen dont elle était encore la présidente en titre.

La seconde bobine se présentait comme une réalisation des élèves eux-mêmes. Des choses vagues remuaient sur l’écran, les visages étaient couleur cerise ou carrément violets, les enfants flous manquaient totalement de naturel devant la caméra. Toute cette pellicule d’apparence si candide avait fait l’objet d’un montage habile de façon à suggérer que (du moins ici, à l’école Lowen) : « Apprendre est un effet secondaire de la joie », fin de citation, Kate Wilkenson. Les enfants dansaient, les enfants babillaient, les enfants faisaient (si librement, si spontanément) l’amour ou ce qui en tenait lieu. Ici, par exemple, il y avait un petit bonhomme à peu près de l’âge de Tank installé devant une machine à enseigner. Sur l’écran un Mickey affolé, enfermé dans une parabole abrupte et glissante, criait à l’aide : « Au secours ! au secours ! Sortez-moi de là, j’étouffe ! »

Le Dr Smilax ricana et les paraboles commencèrent à se remplir d’eau, inexorablement. Mickey en eut bientôt jusqu’aux chevilles, jusqu’aux genoux, jusqu’aux deux boutons blancs de son short.

Cela rappela à Alexa des souvenirs désagréables.

« Alors comme ça, Y égale X au carré plus deux ? » Sous l’effet de la colère, le méchant savant laissa clignoter son écran de chair, laissant entrevoir l’abominable crâne qu’il cachait. « Eh bien, que dis-tu de ça, petit Terrien ? » Utilisant l’os de son doigt comme une craie, il griffonna sur le tableau noir magique (qui n’était en fait qu’un ordinateur) :

Y = X2 – 2

La parabole se resserra. L’eau arriva jusqu’au menton de Mickey, et quand il ouvrit la bouche une dernière vague transforma son cri de détresse en un gargouillis ridicule.

(Cela faisait trente ans, sinon plus. Le tableau noir avait été effacé et elle avait composé sur les touches une dernière équation : X2, puis 8, puis la touche « moins ». Elle avait véritablement applaudi de joie lorsque le petit Mickey pathétique avait été écrasé par le resserrement de la parabole.)

Tout comme, dans le film, il se faisait présentement écraser ; tout comme il se faisait écraser quotidiennement depuis des dizaines d’années dans le monde entier. C’était un livre de cours exceptionnellement populaire.

— Il y a une leçon à tirer de cette histoire, dit Loretta Dickens Couplard en entrant dans la pièce et en la remplissant.

— Mais sans rapport avec les paraboles, avait répondu Alexa avant même de se retourner.

Elles se dévisagèrent.

La pensée qui lui vint, inattendue et désagréablement crue, fut : Qu’est-ce qu’elle a l’air vieille, abîmée ! Les vingt années (vingt-quatre, pour être honnête) qui avaient à peine grignoté Alexa s’étaient amoncelées sur Loretta Couplard comme de la neige pendant un blizzard. En 2002 ç’avait été une fille plutôt jolie. Maintenant c’était une grosse bobonne sur le retour. Masquant ses sentiments de son mieux, Alexa se leva et se pencha en avant pour embrasser la joue flasque et rose de son amie (tant que durerait le baiser, elles ne verraient pas leur consternation réciproque), mais le câble des écouteurs la retint à quelques centimètres de son but.

Loretta compléta le geste.

— Bon, eh bien… (après ce mémento mori)allons dans mon antre, d’accord ?

Alexa enleva ses écouteurs en souriant.

— Il faut sortir et tourner à droite au fond du couloir. L’école s’étend sur quatre bâtiments. Trois d’entre eux sont classés monuments historiques.

Passant devant Alexa, elle descendit le couloir d’un pas lourd en discourant sur l’architecture. Lorsqu’elle ouvrit la porte donnant sur la rue, le vent s’engouffra sous sa robe et la gonfla comme une voile. Il semblait y avoir suffisamment de Wolly orange sur sa personne pour gréer un yacht de taille honnête.

La Soixante-Dix-Septième Rue Est était vierge de toute circulation, si l’on exceptait une étroite piste cyclable, du reste assez peu fréquentée. Des gingkos en pots étaient alignés sur le béton, et de la vraie herbe poussait voluptueusement dans les fissures du trottoir. La ville s’offrait rarement le luxe d’avoir des ruines ; aussi Alexa savoura-t-elle ce spectacle avec délices.

(Quelque part elle avait vu un mur construit entièrement en énormes moellons. Des oiseaux nichaient dans les interstices là où les joints s’étaient désagrégés et la regardaient du haut de leur perchoir. Ç’avait été le pilier d’un pont – un pont qui avait perdu sa rivière.)