Et pourtant… (avec toi il y a toujours un « et pourtant » rédempteur)… je continue à inviter ton incompréhension, tout comme je continue à inviter Merriam à la villa. Merriam – te l’ai-je déjà présentée ? – est ma dernière transfiguration de « toi ». Une Juive très chrétienne, extrêmement sexy, qui suit l’hérésie comme d’autres femmes suivent l’arène. À ses pires moments, elle peut être aussi sentencieuse que toi aux tiens, mais en d’autres moments je suis convaincue qu’elle vit les choses autrement que je ne les vis. Appelons ça sa spiritualité, bien que j’aie horreur de ce terme. On pourra être par exemple dans le jardin à regarder virevolter des oiseaux-mouches, et Merriam se laissera absorber par ses pensées, et elles paraîtront l’illuminer de l’intérieur comme la flamme d’une lampe en albâtre.
Toutefois je me demande si ce n’est pas, après tout, une illusion. Il n’y a pas un imbécile qui n’apprenne à un moment donné ou à un autre de sa vie, à faire paraître ses silences lourds de signification. Un seul mot et la lampe s’éteint. Que cette spiritualité – la sienne et la tienne –, manque d’humour ! « Je me mets à la vannerie. » Si seulement c’était vrai !
Et pourtant… j’aimerais – je l’avoue – faire mes valises et filer dans l’Idaho apprendre à me tenir un peu tranquille et à faire de la vannerie ou n’importe quel autre truc bête dans ce genre-là, du moment que je pourrais plaquer la vie que je mène ici. Histoire d’apprendre à respirer ! Parfois New York me terrifie et d’habitude je l’ai en horreur, et les moments de haute civilisation qui devraient compenser le danger et la souffrance qu’on encourt en vivant ici se font de plus en plus rares au fur et à mesure que je vieillis. Oui, j’aimerais m’abandonner à ton genre de vie (j’imagine que ce doit être comme si on se faisait violer par un Nègre énorme, muet, et, en dernier ressort, plein de douceur), bien que je sache que je ne le ferai jamais. Il m’importe donc que tu sois là-bas, en pleine nature, à expier mes péchés urbains. Comme un stylite.
Pendant ce temps je continuerai à faire ce que je pense être mon devoir (nous sommes, après tout, filles d’un amiral !) La ville sombre, mais dans un sens elle a toujours sombré. Le miracle, c’est qu’elle arrive malgré tout à fonctionner alors qu’il y a longtemps qu’elle aurait dû…
La seconde page de la seconde lettre était remplie. En la relisant, elle s’aperçut qu’elle ne pourrait jamais l’envoyer à sa sœur. Leurs rapports, déjà précaires, ne résisteraient pas à un tel assaut de franchise. Elle finit néanmoins sa phrase :
… s’écrouler.
Un quart de millénaire après les Méditations et quinze cents ans avant le Déclin de l’occident, Salvien, un prêtre marseillais, décrivait le processus qui avait amené les citoyens libres de Rome à devenir progressivement des serfs. Les classes privilégiées de la société romaine avaient modelé les lois fiscales à leur convenance, puis les avaient appliquées avec ce qu’il fallait de malhonnêteté, pour accroître encore davantage leurs privilèges. C’est aux pauvres, et à eux seuls, que revenait la lourde charge d’entretenir l’armée romaine – qui était, bien sûr, énorme, une nation dans la nation. Les pauvres devinrent plus pauvres. Finalement, réduits à la plus extrême misère, certains d’entre eux fuyaient leurs villages pour aller vivre parmi les barbares, et ce malgré le fait que (comme le fait remarquer Salvien), ils sentaient épouvantablement mauvais. D’autres, vivant plus loin des frontières, devinrent des bagaudes, ou Vandales indigènes. La majorité d’entre eux, toutefois, enracinés comme ils l’étaient à leurs terres par leurs possessions et leurs familles, devaient se plier aux exigences des riches potentiores, à qui ils cédèrent leurs maisons, leurs terres, leurs biens, et en dernier lieu la liberté de leurs enfants. Le taux de natalité baissa. L’Italie tout entière devint une friche. Les empereurs étaient régulièrement obligés d’inviter les plus polis des barbares à traverser les frontières pour « coloniser » les fermes abandonnées.
À cette époque la vie dans les villes était encore moins enviable que la vie dans les campagnes. Brûlées et mises à sac par les barbares, puis par les soldats (pour la plupart des recrues venant des régions traversées par le Danube) envoyés pour chasser ces envahisseurs, les villes n’existaient – si l’on peut dire qu’elles existaient – que sous forme de ruines. « Bien que sans aucun doute personne ne désirât mourir, écrit Salvien, personne ne faisait rien pour échapper à la mort », et il salue l’invasion de la Gaule et de l’Espagne par les Goths comme un événement devant libérer les populations du despotisme d’un gouvernement totalement corrompu.
Mon cher Gargilius,
écrivit Alexa.
C’est un de ces jours maussades, et ça fait des semaines qu’il dure. De la pluie, de la boue, et des rumeurs qui voudraient que Radiguesis soit au nord de la ville, à l’est de la ville, à l’ouest de la ville, partout à la fois. Les esclaves sont nerveux et agités, mais jusqu’à présent deux d’entre eux seulement sont partis grossir les rangs de nos envahisseurs en puissance. Dans l’ensemble nous avons eu plus de chance que nos voisins. Arcadius n’a plus que ce cuisinier qui utilise l’ail à tort et à travers (le seul qui aurait dû rejoindre les barbares !) et la jeune Égyptienne que Merriam a amenée avec elle. La malheureuse ne parle aucune langue connue et n’a probablement pas été informée du fait que la fin du monde est proche. Quant aux deux esclaves que nous avons perdus – Patrobas ne nous a jamais causé que des ennuis, et donc bon débarras. Je suis désolée de devoir te dire que le deuxième n’est autre que Timarchus, sur qui tu fondais tant d’espoirs. Il a piqué une de ses crises et a fracassé le bras gauche du lutteur, près du bassin. Après quoi il n’avait plus qu’à prendre la clé des champs. Ou peut-être est-ce l’inverse – peut-être a-t-il brisé la statue en geste d’adieu. En tout état de cause, Sylvian dit qu’elle est réparable, mais que la cassure sera toujours visible.
Ma confiance en l’armée reste inébranlable, chéri, mais je crois que ce serait plus sage de fermer la villa jusqu’à ce que les rumeurs se fassent un peu moins alarmistes. Je demanderai à Sylvian – à qui d’autre puis-je me fier maintenant ? – de m’aider à enterrer le plat, les montants de lit et les trois pichets restant de falerne dans un endroit très secret (comme nous avons convenu). J’emmènerai les livres – ceux auxquels nous tenons – avec moi. J’aurais aimé qu’il y eût au moins une bonne nouvelle à t’annoncer. Hormis le fait que je me sens bien seule, je suis en bonne santé et j’ai bon moral. Si seulement tu n’étais pas à tant de kilomètres…
Elle raya « kilomètres » et écrivit « stades »…
stades de moi.
L’espace d’un instant, d’un clignement de paupière, Alexa aperçut sa vie à l’envers dans le miroir de l’art. Ce n’était plus la mère de famille moderne qui s’imaginait en Romaine mais le contraire ; le passé se cristallisa et devint réalité, et elle crut voir avec netteté, malgré l’écart creusé par les siècles, l’autre Alexa, le triste moi contemporain qu’elle arrivait généralement à éviter, une femme névrosée, accoutrée d’une robe ridicule, qui n’avait su se montrer à la hauteur d’aucune des modestes exigences de sa vie familiale ou professionnelle. Une ratée ou (ce qui était peut-être pire), une médiocre.