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« Et pourtant », se dit-elle.

Et pourtant, le monde n’avait-il pas besoin de gens comme elle pour continuer à tourner ?

Ça n’avait duré qu’un instant. La question avait rétabli les choses dans une perspective plus confortable, et elle terminerait son épître à Gargilius par quelque témoignage d’affection poignant et sincère, comme…

Mais son stylo avait disparu. Il n’était pas sur le bureau, ni par terre ni dans sa poche.

Le bruit de l’étage du dessus recommença à se faire entendre. Minuit moins deux. Elle était fondée à se plaindre, mais elle ne savait qui occupait l’appartement directement au-dessus du sien, ni même avec certitude si c’était bien de là que venait le bruit en question. « Cheng-cheng », puis, après un moment de silence, « cheng-cheng ».

— Alexa ?

Elle n’arrivait pas à situer la voix (une voix de femme ?) qui l’appelait par son nom. Elle était seule dans la pièce.

— Alexa.

Tancred se tenait dans l’encadrement de la porte, un parfait petit cupidon avec son vieux châle en soie couleur citron sur chocolat autour des hanches.

— Tu m’as fait peur.

Elle porta machinalement sa main à sa bouche et y trouva le stylo à bille, qui reprit comme par enchantement le cours de son existence interrompue.

— Je n’arrive pas à dormir. Quelle heure est-il ?

Il s’approcha sans un bruit de la table et s’immobilisa, une main posée sur le bras d’un fauteuil, ses épaules au même niveau que celles d’Alexa, le regard fixe comme un rayon laser.

— Minuit.

— On peut faire une partie de cartes ?

— Et demain ?

— Oh ! je me lèverai. Je te le jure.

G. souriait toujours quand il quémandait une faveur ; Tancred, en meilleur tacticien qu’il était, restait toujours sérieux comme un pape.

— Bon, va chercher le jeu de cartes. Une seule partie et on ira tous les deux se coucher.

Alexa profita de ce que Tancred était sorti de la pièce pour détacher ses propres pages de « Ce que la Lune représente pour moi ». Un visage découpé dans une revue se décolla, tomba en virevoltant sur la moquette. Elle se baissa pour le ramasser.

— Qu’est-ce que tu écris ? demanda Tancred en commençant à battre les cartes d’une main experte.

— Rien. Un poème.

— Moi aussi j’ai écrit un poème un jour, avoua-t-il comme pour l’excuser.

Elle coupa. Il commença à donner.

Elle étudia le visage sur la coupure de presse. Il semblait étrangement dépourvu d’expérience malgré ses années, comme un très jeune acteur grimé en vieillard. Les yeux fixaient l’objectif avec la sérénité d’une vedette.

Finalement elle ne put s’empêcher de demander :

— Qui est-ce ?

— Lui ? Tu ne sais pas qui c’est ? Devine ?

— Un chanteur ? (Non, ça ne pouvait tout de même pas être Don Hershey. Pas déjà !)

— C’est le dernier cosmonaute. Tu sais, les trois premiers à avoir atterri sur la Lune. Les deux autres sont morts.

Tank récupéra la coupure et la remit à sa place dans son cahier.

— Lui aussi doit l’être maintenant, sans doute. À toi de jouer.

4

Depuis l’époque romaine jusqu’aux dernières années du XXe siècle, la baie du Morbihan et la côte méridionale de la Bretagne avaient donné les plus délicieuses huîtres d’élevage du monde. C’est vers la fin des années 80 que les ostréiculteurs de Locmariaquer remarquèrent avec inquiétude que leurs naissains se détérioraient lors de leur transplantation et que bientôt même les huîtres élevées dans leurs parcs d’origine étaient devenues incomestibles. Des chercheurs engagés par le département du Morbihan finirent par découvrir l’agent polluant : il s’agissait de déchets industriels déversés dans l’estuaire de la Loire, à quelque cents kilomètres plus au sud. (Par une curieuse ironie du sort, le pollueur n’était autre qu’une filiale du trust pharmaceutique ayant fourni les chercheurs.) Entretemps, hélas, l’huître du Morbihan était venue s’ajouter à la longue liste des espèces disparues. Mais en s’éteignant elle avait fait à l’homme un dernier, un inestimable cadeau, sous la forme d’une perle monomoléculaire qu’on baptisa Morbehanine.

Synthétisée par les laboratoires Pfitzer, la Morbehanine devint rapidement, dans tous les pays où elle n’était pas interdite, et associée à des drogues plus traditionnelles qui en atténuaient l’effet, la drogue la plus populaire sur le marché. Associée à des stupéfiants, elle était vendue sous le nom d’Oraline ; avec de la caféine, elle était commercialisée sous les noms de Kafé et de Yes ; avec des tranquillisants, sous celui de Fadeout. À l’état brut, elle n’était utilisée que par les quelque cinq cent mille membres de l’élite intellectuelle qui pratiquaient la psychanalyse historique.

La Morbehanine pure provoque un état de « rêve éveillé » d’une intensité telle qu’il a toutes les apparences du vécu, et pendant lequel les rapports sujet-environnement habituels sont inversés. Lors d’un « voyage » provoqué par un hallucinogène classique, le moi demeure constant tandis que l’environnement se modifie, comme dans les rêves. Avec la Morbehanine, en revanche, le milieu que l’on occupe, après une période initiale de « fixation », n’est guère plus malléable que notre univers quotidien, mais le moindre de nos actes dans ce milieu est ressenti comme le résultat d’un choix libre, volontaire et spontané. Il était devenu possible de rêver sans se départir de son libre arbitre.

Ce qui détermine l’aspect de ce monde parallèle, c’est la connaissance qu’a le sujet de la période qu’il a choisi de fixer lors de ses premiers voyages. Sans des recherches constantes on risquait de créer un monde imaginaire aussi monotone que les films pornographiques de l’après-midi à la télé. La plupart des gens préféraient, fort sagement, le plaisir anodin et multidirectionnel que procurait l’Oraline, l’illusion euphorique qu’elle donnait d’une liberté « tous azimuts ».

Pour un petit nombre, toutefois, les plaisirs plus ardus de la Raison Pure justifiaient un plus gros effort. Un siècle auparavant ces mêmes gens s’étaient couverts d’inutiles diplômes de sciences humaines au point que les universités en regorgeaient. Maintenant, avec la Morbehanine, toute cette histoire qu’étudient depuis toujours les étudiants en histoire pouvait enfin servir à quelque chose.

Parmi les psychanalysés, une longue discussion s’était engagée pour savoir si la psychanalyse historique était la meilleure façon de résoudre ses problèmes ou la meilleure façon de s’y soustraire. Les éléments de la psychothérapie et la simple distraction par « double » interposé étaient inextricablement emmêlés. Le passé devint une sorte de grand gymnase psychologique dans lequel certains préféraient un entraînement intensif aux poids et haltères de la Révolution française ou de la conquête du Pérou tandis que d’autres sautillaient lascivement sur le trampoline du Venise de Casanova ou du New York de Delmonico.

Une fois qu’une certaine « tranche » de temps avait été fixée, généralement avec l’aide d’un spécialiste de l’époque en question, on n’avait pas davantage la liberté de la quitter qu’on n’avait la possibilité de sortir du mois de juin. Alexa, par exemple, était confinée dans une période de moins de quatre-vingts années, depuis sa naissance en 334 (ce qui était également, et pas par hasard, le numéro d’un des immeubles de la Onzième Rue Est dont elle s’occupait au bureau du MODICUM) jusqu’à cette délicieuse soirée rose au cours de laquelle la doublement veuve Alexa, ayant regagné depuis peu la capitale après une vie passée dans les provinces, devait mourir d’une crise cardiaque providentielle quelques jours à peine avant le sac de Rome. Si elle essayait, pendant le contact, d’outrepasser l’une ou l’autre frontière, 334 ou 410, elle ne captait rien d’autre qu’une succession d’images pastorales neutres et hésitantes – des feuilles, des nuages, un verre d’eau aux contours flous, le bruit d’une respiration laborieuse, une odeur de melons en train de pourrir – comme la sempiternelle grille de réglage d’une chaîne de télévision.