— Je t’aime, tu sais.
— Ouais. Moi aussi je t’aime.
— Tu veux venir avec moi ?
— Je suis fatigué. Dis-leur bien des choses de ma part.
Elle haussa les épaules et partit. Il sortit sur le balcon et la regarda franchir le pont par-dessus le fossé électrifié et emprunter la Quarante-Huitième Rue jusqu’au croisement de la Neuvième Avenue. Elle ne se retourna pas une seule fois.
Et le plus terrible c’est qu’elle l’aimait vraiment. Et il l’aimait Alors pourquoi est-ce que ça finissait toujours comme ça, avec des coups de dent et des coups de griffe et des claquements de porte ?
Des questions, des questions. Il détestait les questions. Il alla aux w.-c. et avala trois Oraline – un de trop, juste ce qu’il lui fallait – puis s’assit et regarda des choses rondes aux bords colorés glisser le long d’un couloir de néon, zip zip zip, fusées et satellites. Le couloir sentait à moitié comme un hôpital, à moitié comme le paradis, et Boz se mit à pleurer.
Les Hanson, Boz et Milly vivaient heureux-malheureux dans les lois sacrées du mariage depuis un an et demi. Boz avait vingt et un ans et Milly vingt-six. Ils avaient grandi dans le même immeuble MODICUM aux extrémités opposées d’un long couloir satiné de carreaux de faïence verts, mais en raison de leur différence d’âge, ils ne s’étaient mutuellement remarqués que trois ans auparavant. Une fois qu’ils se furent remarqués toutefois, ce fut le coup de foudre, car ils étaient, Boz aussi bien que Milly, du genre à charmer, même au premier coup d’œil : le corps bien en chair, modelé d’après l’idéal classique et présentant toute la gamme des roses pastel qu’on peut admirer chez le divin Guido, qu’eux, au moins, admiraient ; les yeux noisette avec des reflets d’or ; les cheveux châtain roux tombant avec une légère ondulation jusqu’aux épaules bien rondes ; et l’habitude, acquise si jeune par l’un comme par l’autre qu’elle pouvait presque être considérée comme naturelle, de prendre des attitudes aussi éloquentes que superflues, comme par exemple celle que prenait Boz en se mettant à table ; il renversait soudainement la tête, flip flop de châtain roux, les lèvres mûres légèrement entrouvertes, comme un saint en extase (Guido – encore lui !) Thérèse, Francis, Ganymède – ou comme, ce qui était presque la même chose, un chanteur, chantant…
Trois ans, et Boz était aussi fou de Milly qu’il l’avait été le matin (c’était en mars, mais on aurait pu se croire en avril ou en mai) où ils avaient fait l’amour pour la première fois, et si ce n’était pas de l’amour, c’est que pour Boz ce terme n’avait pas de sens.
Bien sûr ce n’était pas seulement une question d’amour physique, parce que l’amour physique ne signifiait pas grand-chose pour Milly, étant donné que ça faisait partie de son travail de tous les jours. Ils avaient aussi des rapports spirituels très intenses. Boz était fondamentalement un spirituel. Au profil C-P du Skinner-Waxman il avait obtenu une note de test exceptionnelle en imaginant cent trente et une façons différentes d’utiliser une brique en dix minutes. Bien que manifestant moins d’aptitudes créatrices que Boz d’après le Skinner-Waxman, Milly n’avait rien à envier à Boz du point de vue de l’intelligence, comme en attestait son Q.I. (Milly, 136 ; Boz, 134), et faisait montre par ailleurs d’un esprit d’initiative, tandis que Boz avait tendance à se laisser mener tant que les choses cadraient plus ou moins avec ses désirs. Sauf intervention chirurgicale au cerveau, ils n’auraient pu être plus compatibles, et tous leurs amis s’accordaient (où s’étaient accordés jusque récemment) à dire que Boz et Milly, Milly et Boz, formaient un couple parfait.
Alors qu’est-ce que c’était ? De la jalousie ? Boz ne pensait pas que cela pouvait être de la jalousie, mais on ne peut jamais être sûr. Il pouvait être jaloux inconsciemment. Mais on ne pouvait pas être jaloux simplement parce que quelqu’un d’autre avait des rapports sexuels, s’il s’agissait seulement d’un acte mécanique, sans amour. Ce serait aussi ridicule que de se fâcher parce que Milly parlait à quelqu’un d’autre. De toute façon, il avait lui-même eu des rapports sexuels avec d’autres gens et ça n’avait pas gêné Milly. Non, ce n’était pas une question de coucheries, mais quelque chose de psychologique, ce qui voulait dire que ça pouvait être presque n’importe quoi. Au fil des jours, Boz devenait de plus en plus déprimé à force d’essayer d’élucider la question. Parfois il songeait au suicide. Il acheta une lame de rasoir et la cacha dans Les Nus et les Morts. Il se laissa pousser la moustache. Il se rasa la moustache et se fit couper les cheveux très court. Il se laissa repousser les cheveux. Septembre arriva, puis mars. Milly dit qu’elle voulait vraiment divorcer, que ça ne marchait pas entre eux, qu’elle ne pouvait plus supporter ses chamailleries incessantes.
Ses chamailleries à lui ?
— Oui, matin et soir, ksss, kss, kss.
— Mais tu n’es jamais là le matin, et tu es rarement là le soir.
— Tiens ! Voilà, tu recommences ! Tu me cherches. Et quand tu ne me cherches pas ouvertement, tu le fais en silence. Tu n’as pas arrêté de me chercher depuis le dîner sans avoir ouvert la bouche.
— Je lisais.
Il brandit le livre devant elle d’un air accusateur.
— Je ne pensais même pas à toi. À moins que je ne te cherche rien qu’en existant.
Il avait pris son ton le plus pathétique pour dire ces derniers mots.
— Exactement. C’est ce que tu fais.
Ils étaient tous les deux trop fatigués pour rendre la dispute vraiment chouette, et se résignèrent donc à doubler sans cesse la mise pour ne pas se laisser gagner par l’ennui. Il fallut fort peu de temps pour que Milly se retrouve en train de crier et que Boz se retrouve en larmes, jette ses affaires dans un placard de cuisine et prenne un taxi jusqu’à la Onzième Rue Est. Sa mère fut ravie de le voir. Elle venait de se disputer avec Lottie et s’attendait que Boz prenne parti pour elle. Boz retrouva son vieux lit dans le salon et Amparo dut dormir avec sa mère. La pièce était remplie de la fumée des cigarettes de Mme Hanson et Boz se sentit de plus en plus mal. Il résista à la tentation d’appeler Milly. Shrimp ne rentra pas à la maison et Lottie planait comme d’habitude, bourrée d’Oraline. C’était pas une vie pour des êtres humains.
2
Le Sacré-Cœur, barbe blonde, joues roses, yeux très très bleus, avait le regard fixé sur une interminable perspective de briques jaunes s’étendant au-delà des quatre mètres d’espace vivant le séparant de la fenêtre. À côté de lui un calendrier de la Société de conservation projetait un enchaînement de photos AVANT et APRÈS du Grand Canyon. Boz se retourna sur le flanc pour ne pas avoir à regarder nom de Dieu, le Grand Canyon, nom de Dieu. Le sofa donna de la gîte à bâbord. Mme Hanson envisageait de faire venir quelqu’un pour le réparer (le pied manquant menait une existence autonome dans le placard sous l’évier) depuis que les gens de l’Assistance sociale l’avaient cassé le jour où il y a Dieu sait combien d’années ils avaient emménagé dans le 334. Elle parlait longuement avec sa famille ou avec la gentille Mme Miller du bureau du MODICUM, des obstacles qui s’opposaient à une telle entreprise, obstacles qui, après examen, se révélaient si nombreux et si formidables que ses espoirs les plus énergiques s’en trouvaient ébranlés. Un jour, néanmoins…