La salle d’attente était décorée simplement de quelques matelas en papier et de deux Saroyan authentifiés pour égayer les murs blancs : un
Alice
et un :
ou bien
ou bien
Au point de vue de l’habillement, Milly essayait de passer pour une jeune fille modeste dans son vieil uniforme de la Pan Am, une veste sans manches en tulle gris bleu sur un pyjama sobre et net. Boz, quant à lui, portait un short couleur crème et un foulard taillé dans le même tulle gris bleu autour du cou. Quand il se déplaçait, le foulard voletait derrière lui comme une ombre. À eux deux ils formaient un ensemble, un tableau. Ils ne parlaient pas. Ils attendaient dans la pièce prévue à cet effet.
Une putain de demi-heure.
L’entrée du bureau de McGonagall sortait tout droit des annales du Metropolitan. La porte devint un rideau de flammes qu’ils traversèrent, tels Pamina et Tamino, accompagnés comme il se doit de sons de flûte et de tambour, de cordes et de clairons. Un gros homme en tunique blanche les accueillit sans un mot dans son temple de la sagesse au rabais en serrant d’abord la main de Pamina, puis celle de Tamino. Un sensoriste, de toute évidence.
Il approcha son visage fardé entre deux âges de celui de Boz, comme pour y lire des caractères minuscules.
— Vous êtes Boz, dit-il respectueusement.
Puis, jetant un coup d’œil en direction de Milly :
— Et vous êtes Milly.
— Non, dit-elle d’un air pincé (cette demi-heure lui restait sur l’estomac). Moi c’est Boz, et elle, c’est Milly.
— Parfois, dit McGonagall, desserrant les freins, la meilleure solution est de divorcer. Je veux que vous sachiez que dans le cas où ce serait mon avis en ce qui vous concerne, je n’hésiterais pas à vous le dire. Si vous m’en voulez de vous avoir fait attendre, tant pis, puisque c’était pour une bonne raison. Ça nous débarrasse d’entrée de jeu de toutes nos bonnes manières. Et quelle est la première chose que vous dites en entrant ? Que votre mari est une femme ! Ça vous fait quel effet, Boz, de savoir que Milly voudrait vous couper les couilles et les porter elle-même ?
Boz haussa les épaules, en chien battu de toujours, toujours séduisant.
— J’ai trouvé ça drôle.
— Ha ! fit McGonagall, ça, c’est ce que vous avez pensé. Mais qu’est-ce que vous avez ressenti ? Vous aviez envie de la frapper ? Vous aviez peur ? Ou étiez-vous secrètement ravi ?
— Tout ça, et d’autres choses encore.
Le corps de McGonagall s’enfonça dans quelque chose de pneumatique et de bleu et resta à flotter là comme une grosse pieuvre blanche flottant sur une mer calme d’été.
— Voyons, parlez-moi un peu de votre vie sexuelle, madame Hanson.
— Notre vie sexuelle est mignonne, dit Milly.
— Aventureuse, poursuivit Boz.
— Et très fréquente.
Elle croisa ses mignons petits bras.
— Quand on se voit, ajouta Boz.
Une gracieuse touche d’amertume décorait l’ironie sobre de cette remarque. Déjà il sentait ses tripes extraire quelques larmes désœuvrées des glandes adéquates, tandis que, dans d’autres glandes, Milly avait commencé à transformer quelques griefs mesquins en une belle colère jaune et juteuse à souhait. En cela, comme en tant d’autres choses, ils parvenaient à une sorte de symétrie, ils formaient une paire.
— Vos professions ?
— Tous les trucs de ce genre figurent à nos dossiers. Vous avez eu un mois pour les consulter. Ou en tout cas, une demi-heure.
— Mais votre dossier, madame Hanson, ne fait nullement état de cette réticence remarquable dont vous faites preuve, et qui fait qu’on a l’impression de vous arracher chaque mot.
Il leva deux doigts ambigus, la réprimandant et la bénissant d’un seul geste. Puis, se tournant vers Boz :
— Et vous, Boz, que faites-vous dans la vie ?
— Oh ! moi, je suis un homme au foyer. C’est Milly qui fait vivre le ménage.
Ils regardèrent tous les deux Milly.
— Je suis démonstratrice en éducation sexuelle dans les lycées.
— Parfois, dit McGonagall en se vautrant en travers sur son ballon bleu d’un air méditatif (comme tous les hommes gros très intelligents il savait jouer les Bouddha), ce qu’on croit être des problèmes conjugaux trouvent en fait leur origine dans des problèmes d’ordre professionnel.
Milly fit un sourire de porcelaine, plein d’assurance.
— Tous les six mois, la ville nous fait passer des tests de satisfaction professionnelle, monsieur McGonagall. La dernière fois j’ai obtenu une note assez haute au test d’ambition, mais pas plus élevée que la note moyenne de ceux qui ont été promus cadres administratifs. Boz et moi sommes là parce qu’on ne peut pas passer deux heures ensemble sans commencer à nous chamailler. Je ne peux plus dormir dans le même lit que lui, et il a des brûlures d’estomac quand on mange à la même table.
— Bon, admettons pour l’instant que vous avez une vie professionnelle sans histoire. Et vous, Boz, êtes-vous heureux dans votre condition d’homme au foyer ?
Boz tripota le tulle noué autour de son cou.
— Ben, non, je dois pas être tout à fait heureux, sinon je ne serais pas là. J’ai des moments de – oh ! je ne sais pas, de nervosité. De temps en temps. Mais je sais que ça ne me rendrait pas plus heureux de travailler. Avoir un emploi, c’est comme aller à l’église : c’est chouette une ou deux fois par an d’aller s’asseoir avec les autres et manger quelque chose et tout ça, mais à moins de croire vraiment qu’il y a quelque chose de sacré qui se passe, ça devient ennuyeux d’y aller tous les jours.
— Avez-vous jamais eu un emploi véritable ?
— J’en ai eu deux ou trois. Je détestais ça. Je crois que la plupart des gens doivent détester leur travail. Je veux dire, sinon pourquoi paierait-on les gens pour qu’ils travaillent ?
— Et pourtant il y a quelque chose qui cloche, Boz. Il y a quelque chose qui manque dans ta vie.
— Quelque chose. Je ne sais pas quoi.
Il prit un air malheureux.
McGonagall se pencha en avant et lui prit la main. Le contact humain revêtait une importance capitale dans la profession de McGonagall.
— Vous avez des enfants ? demanda-t-il en se tournant vers Milly après cet intermède plein de chaleur humaine et de sentiment.
— On n’a pas les moyens d’avoir des enfants.
— En voudriez-vous, si vous pensiez pouvoir vous le permettre ?
Elle fit une moue.
— Oh ! oui, certainement.
— Beaucoup d’enfants ?
— Oui, oui !
— Il y a des gens, vous savez, qui veulent avoir beaucoup d’enfants, qui en auraient autant qu’ils pourraient s’il n’y avait pas le système de l’évaluation génétique.
— Ma mère, avança Boz, a eu quatre gosses. Ils sont tous nés avant la loi sur l’évaluation génétique, bien sûr, sauf moi, mais moi elle a pu m’avoir seulement parce que Jimmy, son fils aîné, s’est fait tuer dans une émeute, ou un bal, ou quelque chose comme ça, quand il avait quatorze ans.
— Vous avez des animaux chez vous ?
On voyait clairement où il voulait en venir.
— Une chatte, dit Boz. Et une plante grasse.
— Qui s’occupe du chat ?
— Moi, mais c’est surtout parce que je suis là pendant la journée. Depuis que je suis parti, c’est Milly qui s’occupe de Tabby. Elle doit se sentir seule. Cette vieille Tabby, je veux dire.