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— Elle a des chatons ?

Boz secoua la tête.

— Non, dit Milly. Je l’ai fait opérer.

Boz pouvait presque entendre McGonagall qui pensait : Aha ! Il savait quelle direction suivrait l’entrevue à partir de cet instant et savait que Milly l’avait remplacé sur la sellette. McGonagall avait peut-être raison ou il avait peut-être tort, mais il avait mis la main sur une idée et il n’allait pas la lâcher : Milly devait avoir un enfant (une vocation de femme) ; quant à Boz, eh bien, apparemment Boz allait être mère.

Il avait vu juste. La séance n’était pas finie que Milly se vautrait sur le sol blanc élastique, le dos cambré, en criant (« Oui, un enfant ! Je veux un enfant ! Oui, un enfant ! Un enfant ! ») et en proie à des spasmes hystériques simulant des contractions prénatales. C’était magnifique. Milly n’avait pas craqué, vraiment craqué, depuis combien de temps ? Des années. C’était à cent pour cent magnifique.

En quittant le bureau de McGonagall ils décidèrent de descendre par l’escalier, qui était sombre et poussiéreux et extraordinairement érotique. Ils firent l’amour sur le palier du vingt-huitième étage, et de nouveau, leurs jambes toutes flageolantes, sur celui du douzième. Le sperme giclait du sexe de Boz en hoquets démesurés, grisants, comme du lait jaillissant du goulot d’une bouteille pleine à ras bord, au point que l’un et l’autre en furent abasourdis : un petit déjeuner paradisiaque, un miracle prouvant leur existence, et une promesse qu’ils étaient tous deux bien décidés à tenir.

Ce ne fut pas une partie de plaisir, loin de là. Ils durent remplir plus de formulaires en une semaine qu’ils n’avaient rempli de questionnaires 1 004 dans toute leur vie. Et puis il y eut : les visites au conseiller prénatal ; l’expédition à l’hôpital afin d’obtenir les ordonnances pour les produits qu’ils devaient tous deux commencer à prendre ; la réservation d’un flacon à l’hôpital du Mont-Sinaï pour le quatrième mois de la grossesse (la ville prendrait en charge ces frais-là pour que Milly puisse continuer à travailler) ; et finalement le moment solennel au bureau des tests génétiques où Milly but le premier verre amer d’anticontraceptif. (Elle fut malade pendant le reste de la journée, mais était-elle femme à se plaindre ? Oui.) Pendant les deux semaines qui suivirent, elle n’eut pas le droit de toucher à l’eau du robinet, et puis enfin, le jour tant attendu arriva. Son test matinal se révéla positif.

Ils décidèrent que ce serait une fille : Loretta, d’après la sœur de Boz. Plus tard, ils se redécidèrent pour : Aphra, Murray, Albergra, Sniffles (les préférés de Boz) et Pamela, Grace, Lulu, et Maureen (les préférences de Milly).

Boz tricota une sorte de couverture.

Les journées rallongèrent et les nuits raccourcirent. Puis ce fut le contraire. La décantation de Cacahuète (c’est ainsi qu’ils l’appelaient chaque fois qu’ils n’arrivaient pas à lui choisir un vrai prénom) était prévue pour la veille de Noël 2025.

Mais plus que de comprendre la microchimie de la conception à la naissance, l’important c’était de s’adapter psychologiquement à sa condition de futur parent, ce qui n’avait rien de simple.

Voici comment McGonagall expliqua la chose à Boz et Milly lors de leur dernière entrevue :

« Notre façon de travailler, notre façon de parler, notre façon de regarder la télévision ou de marcher dans la rue, même notre façon de baiser, ou peut-être surtout notre façon de baiser – toutes ces choses font partie du problème de notre identité. On ne peut faire aucune de ces choses authentiquement sans avoir d’abord découvert qui nous sommes vraiment et être devenu cette personne-là, à l’intérieur comme à l’extérieur, au lieu de la personne que les autres voudraient que nous soyons. Généralement les autres, s’ils veulent que nous soyons autre chose que ce que nous sommes, nous utilisent comme laboratoires pour résoudre leurs propres problèmes d’identité.

« Boz, nous avons vu comment, de mille petites façons différentes par jour, on attend de vous que vous soyez un individu dans vos rapports personnels et un individu complètement différent dans d’autres circonstances. Ou, pour employer vos propres termes, vous n’êtes « qu’un homme au foyer ». Cette façon de couper un individu en deux est née au cours du siècle dernier, avec l’apparition de l’automatisme. D’abord les boulots sont devenus moins fatigants, puis plus rares – surtout le genre de boulot qu’il était convenu d’appeler « un travail d’homme ». Dans tous les secteurs, les hommes travaillaient côte à côte avec des femmes. Pour certains hommes, la seule façon d’extérioriser leur virilité était de porter des Levis pendant les week-ends et de fumer la marque de cigarettes qu’il fallait. Des Marlboro, d’habitude.

Ses lèvres se serrèrent et ses doigts se plièrent délicatement tandis qu’une fois de plus, sa bouche et ses poumons étaient le théâtre de la lutte séculaire entre le désir et la volonté. C’est avec de tels mouvements qu’un stylite aurait parlé des tentations de la chair, n’esquissant les vieux gestes du plaisir que pour mieux les conjurer.

« Ce que cela voulait dire, psychologiquement parlant, c’est que les hommes n’avaient plus besoin d’une structure de caractère rigide et agressive, pas plus qu’ils n’avaient besoin du physique musclé de lutteur qui allait de pair avec cette structure de caractère. Même comme plumage sexuel, ce genre de physique devint démodé. Les filles commencèrent à préférer les ectomorphes petits et sveltes. Le couple idéal vous ressemblait un peu, à vrai dire – chacun étant un peu le reflet de l’autre. C’était un rapprochement des pôles de la sexualité, en quelque sorte.

« Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les hommes sont libres d’exprimer l’élément essentiellement féminin de leur personnalité. En fait, du point de vue économique, ils y sont presque obligés. Évidemment je ne parle pas de l’homosexualité. Un homme peut être féminisé à un degré dépassant largement le travestisme sans pour autant perdre sa préférence pour de la chatte, préférence qui est une conséquence inéluctable du fait qu’il a un zob. »

Il s’arrêta, le temps d’admirer sa propre cinglante honnêteté – un républicain parlant à un banquet en l’honneur d’Adlai Stevenson !

« Tout ça a dû vous être répété cent fois au cours de votre scolarité, mais c’est une chose que de comprendre un concept intellectuellement et c’en est une autre de le sentir dans votre corps. Ce que la plupart des hommes ressentaient – je veux parler de ceux qui acceptaient de suivre les tendances féminisantes de l’époque – c’était une culpabilité horrible, débilitante, une culpabilité qui devint vite un fardeau plus pesant que la répression initiale. Et c’est ainsi que la révolution sexuelle des années 60 fut suivie par la lugubre contre-révolution des années 70 et 80, alors que j’étais enfant. Il faut que je vous dise, bien que sans aucun doute on vous l’ait déjà dit cent fois, que c’était tout simplement horrible. Tous les hommes s’habillaient en noir ou en gris, ou à l’extrême rigueur, quand ils étaient aventureux, en marron sale. Ils avaient les cheveux courts et marchaient – ça se voit dans les films de l’époque – comme des robots de la première génération. Ils faisaient de tels efforts pour nier ce qui était en train de se passer, que chez eux tout ce qui se trouvait au-dessous de la ceinture était devenu de bois. Le phénomène prit une telle extension qu’à un moment donné on ne comptait pas moins de quatre feuilletons télévisés sur des zombies en même temps.