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« Excusez-moi si je ressasse de l’histoire ancienne, mais si je le fais c’est parce que je ne crois pas que les gens de votre âge se rendent compte à quel point ils ont de la chance de ne pas avoir connu ça. La vie pose encore des problèmes – sans quoi je serais au chômage – mais au moins de nos jours les gens qui veulent les résoudre ont une chance d’y arriver.

« Mais revenons à la décision que tu dois prendre, Boz. C’est à la même époque, au début des années 80 (au Japon, bien sûr, puisque ç’aurait été interdit à coup sûr aux États-Unis à l’époque) qu’on entreprit les recherches qui allaient permettre à la féminisation d’être plus qu’un simple processus cosmétique… Malgré cela, il fallut des années pour que ces procédés se répandent. Cela ne s’est fait qu’au cours des vingt dernières années, à vrai dire. Avant notre époque, chaque homme était obligé, pour des raisons purement biologiques, de refouler l’instinct maternel profondément ancré en lui. La maternité est fondamentalement un phénomène psychosocial, et non un phénomène sexuel. Tout enfant, fille ou garçon, devient adulte en apprenant à imiter sa mère. Il (ou elle) joue à la poupée et fait des pâtés de sable, s’il habite quelque part où l’on peut trouver du sable. Il s’installe dans le chariot au supermarché, comme un petit kangourou. Etc.

Il est donc tout à fait normal que les hommes, une fois arrivés à l’âge adulte, désirent devenir eux-mêmes des mères, si leur situation sociale et économique le permet – autrement dit, s’il a le temps, puisque tous les autres obstacles ont été surmontés !

« En somme, Milly, Boz a besoin de quelque chose de plus que votre amour, ou que l’amour de n’importe quelle femme ou même de n’importe quel homme. Comme vous, il a besoin d’un autre genre de satisfaction. Il a besoin, comme vous, d’un enfant. Il a besoin, plus encore que vous, de faire l’expérience de la maternité. »

5

En novembre, à l’hôpital du Mont-Sinaï, Boz subit l’intervention chirurgicale – et Milly aussi, bien sûr, puisqu’elle devait être la donneuse. Il avait déjà eu droit aux implantations de « faux seins » en plastique destinés à préparer la peau de sa poitrine aux nouvelles glandes qui allaient y élire domicile – et à préparer Boz spirituellement à sa nouvelle condition. Simultanément, un traitement aux hormones créait un nouvel équilibre chimique dans son corps de façon que les glandes mammaires s’y intègrent comme un organe opérationnel et donnent dès le début un lait nourrissant.

Pour que la maternité (comme McGonagall l’avait souvent expliqué) soit une expérience réellement enrichissante et libératrice, elle devait être vécue totalement, sans arrière-pensées. Elle devait devenir partie intégrante du système nerveux et des tissus, plutôt qu’être simplement un procédé ou une habitude ou un rôle social.

Au cours de ce premier mois, les crises d’identité se succédèrent au rythme d’une toutes les heures. Un instant devant la glace pouvait déclencher chez Boz de douloureuses crises de fou rire ou le précipiter dans un abîme de dépression. À deux reprises, en rentrant de son travail, Milly fut convaincue que son mari avait flanché, mais chaque fois, elle arriva, grâce à une nuit de tendresse et de patience, à lui faire traverser la mauvaise passe. Le lendemain matin, ils allaient à l’hôpital voir Cacahuète qui flottait dans son flacon de verre teinté avec la grâce d’un nénuphar. Elle était complètement formée à présent – un être humain au même titre que sa mère ou son père. En ces moments-là Boz trouvait incompréhensibles ses tourments de la veille. Si quelqu’un avait dû souffrir de la situation, ç’aurait dû être Milly, car elle était là, sur le point de devenir mère, svelte et élancée, avec des tubes de silicone liquide en guise de seins, dépouillée par l’hôpital et par son mari du plaisir de donner le jour à son enfant. Et pourtant elle ne semblait avoir que de la vénération pour cette nouvelle vie qu’ils avaient créée à eux deux. On aurait presque pu croire que Milly, et non pas Boz, était le père de l’enfant, et que sa naissance était un mystère qu’elle pouvait admirer de loin mais ne serait jamais à même de partager totalement, intimement.

Et puis exactement comme prévu, à sept heures du soir le 24 décembre, Cacahuète (dont c’était le prénom officiel et définitif, ses parents n’ayant jamais pu se mettre d’accord sur autre chose) fut extraite du giron en verre teinté, retournée la tête en bas, tapotée sur le dos. Avec un vagissement franc et sonore (qu’on devait lui faire ré-écouter à l’occasion de chacun de ses anniversaires jusqu’à ses vingt et un ans, année où elle se révolta et jeta la bande magnétique dans l’incinérateur), Cacahuète Hanson fit son entrée dans le monde des hommes.

Ce qui le prit totalement – et délicieusement – au dépourvu, ce fut la quantité de travail que ça lui donnait. Jusque-là son problème avait toujours été d’inventer de nouvelles occupations pour meubler les heures vides de la journée, mais dans l’extase de son nouvel altruisme il ne trouvait pas le temps de faire la moitié de ce qu’il voulait faire. Il ne s’agissait pas uniquement de subvenir aux besoins de Cacahuète, encore que ceux-ci s’étaient révélés prodigieux depuis le début et atteignaient des proportions héroïques. Mais la naissance de sa fille l’avait converti à une forme originale et éclectique d’autoconservation. Il se remit à mijoter des petits plats, et cette fois sans que le budget nourriture en souffre. Il fit du yoga avec un jeune et beau yogi sur la 3e chaîne. (Avec ses nouvelles responsabilités, il n’avait naturellement plus le temps de regarder les films d’art et d’essai de quatre heures.) Il limita sa consommation de Kafé à une tasse le matin avec Milly.

Qui plus est, son ardeur resta inchangée semaine après semaine, mois après mois. D’une façon plus modeste, la vision – sinon la réalité – d’une structure de vie plus fertile, plus enrichissante, plus responsable ne le quitta jamais.

Cacahuète, cependant, grandissait. En deux mois elle doubla son poids, passant de 3,060 kg à 6,120 kg. Elle souriait aux visages qui se penchaient sur elle et acquit un répertoire de bruits intéressants. Elle mangeait – tout d’abord une cuillerée à café à la fois – de la bouillie de bananes, de la bouillie de poires et des céréales. Elle eut bientôt goûté à tous les parfums de légume que Boz put trouver pour elle. Ce n’était que le début de ce qui allait être une carrière longue et variée de consommatrice.

Un jour au début de mai, après un printemps pluvieux et frais, la température monta tout à coup à 25°. Un vent venant de la mer rinça le ciel de sa grisaille habituelle et lui rendit sa couleur azur.

Boz décida que le moment était venu de faire faire à Cacahuète son premier voyage dans l’inconnu. Il descella la porte-fenêtre donnant sur le balcon et poussa le petit landau dehors.

Cacahuète se réveilla. Elle avait des yeux couleur noisette mouchetés d’or. Sa peau était aussi rose qu’une bisque de homard. Elle se balança dans son landau avec entrain. Boz regarda les petits doigts jouer des gammes sur l’air printanier de la ville, et gagné par sa bonne humeur, il lui chanta une chanson bizarre, sans queue ni tête, qu’il avait entendu sa sœur Lottie chanter pour Amparo, une chanson que Lottie avait entendu sa mère chanter à Boz :

Pepsi cola est dans le coup Deux verres, garçon, merci beaucoup. J’ai perdu mon truc, j’ai perdu mon trac, J’ai perdu mon bail, je prends mes cliques et mes claques.