— J’y allais…
— Dépêchez-vous.
Elle se hâta vers la gendarmerie tandis que les gars se marraient encore.
— Quant à vous, je me demande ce que vous foutez là à ricaner comme des cons ! ajouta Vertoli. Vous n’avez rien de mieux à faire ?
— C’est pas méchant, mon adjudant-chef ! C’est juste pour la taquiner un peu…
Le groupe se disloqua sur-le-champ et Vertoli regagna son bureau d’un pas martial. Là, il trouva Servane au garde-à-vous devant sa porte.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— J’aimerais vous parler, mon adjudant-chef.
Il hésita un instant.
— Entrez, répondit-il finalement.
Elle fut rassurée qu’il accepte l’entrevue ; il l’invita même à s’asseoir.
— Je vous écoute. Mais soyez rapide.
— Je voulais m’excuser… Je n’aurais jamais dû me comporter de la sorte devant les autres.
— Vous me dites cela pour que je fasse sauter la sanction, c’est ça ?
— Pas du tout, mon adjudant-chef, assura-t-elle. Je tenais à ce que vous le sachiez, c’est tout. J’ai tendance à me laisser emporter et je n’aime pas les injustices… C’est plus fort que moi… Mais je regrette d’avoir remis votre jugement en cause et je ne voudrais pas perdre votre confiance.
Il sembla touché par ce repentir sincère.
— Je sais que vous vous laissez emporter, Breitenbach. J’ai compris quel était votre caractère ! Mais je vous ai expliqué le comportement que vous deviez adopter et…
— Je l’ai compris. Je ne recommencerai plus.
— Dans ce cas, tout ira bien.
— Je n’ai pas perdu votre confiance ?
— Non, vous ne l’avez pas perdue… Retournez donc aux archives maintenant.
Elle lui adressa un sourire reconnaissant et quitta le bureau. Vertoli la suivit des yeux. Il n’avait eu qu’un garçon et avait toujours rêvé que sa femme lui donnât une fille. Mais après avoir accouché de Nicolas, Irène était devenue stérile et son rêve ne s’était jamais réalisé.
Ce rêve dont il aurait aimé qu’il ait le visage et la personnalité de Servane.
17
— Voilà, on y est, dit Vincent en posant son sac.
Servane sonda la faible lumière à l’horizon, encore étonnée d’avoir accompli cette ascension nocturne. Ils s’assirent côte à côte, Vincent sentit qu’elle tremblait. Il enleva son blouson, le mit sur les épaules de la jeune femme.
— Et vous ?
— Moi, ça va ! Je suis un homme, un vrai !
Elle se mit à rire, il la considéra avec émotion ; pourtant, ils se devinaient à peine dans l’obscurité. Il sortit une petite fiole de son sac.
— Du génépi à cette heure-ci ?
— Allez-y, ça vous réchauffera… Juste une gorgée !
Elle se laissa tenter, frissonnant sous l’effet de la liqueur forte dans sa gorge ; une coulée de lave. Puis Vincent déballa un véritable petit déjeuner qu’ils partagèrent à 3 000 mètres d’altitude, dans le calme le plus absolu.
— J’ai eu l’impression que c’était facile ! confia Servane en dégustant son café.
— Normal. Dans la nuit, vous ne pouvez pas voir la difficulté. Et puis il fait froid… On se rend moins compte de l’effort.
— Vous le faites avec des clients ?
— Oui, une ou deux fois pendant le mois d’août.
— Ça me touche beaucoup que vous l’ayez fait juste pour moi…
Il préféra se taire, désireux de ne pas trahir ce sentiment étrange qui naissait en lui contre sa propre volonté. Sentiment pour une femme qui ne pourrait jamais l’aimer.
C’est dans l’intimité de ce petit matin insolite qu’il se l’avouait pour la première fois. Inutile de se voiler la face plus longtemps : il était bien avec elle, aurait voulu la prendre dans ses bras. Son épaule touchait la sienne ; c’était si dur de résister, de se comporter comme l’ami qu’elle recherchait.
— Le soleil se lève à quelle heure ? demanda-t-elle.
— Il ne va plus tarder…
— Il inondera nos vies de sa lumière bienfaisante. Il nous sortira des ténèbres…
Vincent la regarda avec un sourire étonné.
— C’est mon père qui disait ça. Quand j’étais gamine, j’avais peur de la nuit. Et il venait me rassurer le soir, dans ma chambre.
— Il vous manque ?
— Beaucoup… Depuis qu’il est parti sur Nice, je l’ai appelé une fois et… il a refusé de me parler.
— Comment peut-on rejeter sa propre fille…
— Je crois qu’il a eu un choc le jour où je lui ai présenté Fred. Tout ça pour qu’on se sépare deux ans après ! Si j’avais su…
— Vous ne devez rien regretter, Servane. Vous n’allez pas vous cacher éternellement !
— Il faudra toujours que je me cache.
— Il faut vous assumer telle que vous êtes, insista Vincent. Il n’y a pas de honte à avoir. Je ne vous comprends pas…
— Cherchez pas ! Vous avez sans doute raison, mais je n’y parviens pas. Pas encore en tout cas. C’est dur de se révéler différent de la majorité des gens… Ils ont tant de préjugés !
— C’est peut-être vous qui avez des préjugés, rétorqua le guide. Vous pensez qu’ils vont automatiquement vous rejeter, vous refuser telle que vous êtes…
— Ça m’est arrivé si souvent, Vincent. Trop souvent. Mais vous n’avez pas tort : moi aussi, il m’arrive de préjuger de la réaction des autres. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas assez forte pour le moment. Un jour, peut-être…
Elle fit une longue pause puis reprit :
— Je ne sais pas si je retomberai amoureuse…
Vincent ferma les yeux sous l’effet de la douleur.
— Oui, vous retomberez amoureuse. Quand… Quand Laure m’a quitté, j’ai cru que ma vie était finie. Que j’allais mourir de chagrin, de colère aussi… J’ai survécu, pourtant.
— Comment ça s’est passé ?
— J’étais parti une semaine avec des clients pour un trek dans les Alpes autrichiennes… Une course merveilleuse… Et le soir où je suis rentré…
Sa voix résonnait étrangement dans cette immensité ; Servane frissonna.
Chalet désert… Penderie à moitié vide… Coups de fil aux parents, aux amis…
— Elle ne vous a rien laissé ? s’étonna la jeune femme. Un mot ou…
— Si. Un message sur l’ordinateur. Vincent, pardonne-moi. Je te quitte. De quoi se poser un milliard de questions.
— Je croyais qu’elle s’était barrée avec un type… ?
— C’est ce que j’ai su plus tard. En fait, au village, on l’a vue partir avec un homme… La voiture était immatriculée 75. C’est tout ce que j’ai pu apprendre.
— Elle n’a plus donné de nouvelles ?
— Non, jamais. Ni à moi, ni à ses parents. Son père est mort il y a deux ans. Cette disparition lui avait filé un coup de vieux… Sa mère vit encore à Thorame. Je vais la voir de temps en temps.
— C’est sympa de votre part !
— Ce n’est pas parce que sa fille m’a plaqué que je dois la laisser tomber ! Et puis ma mère vit à Château-Garnier, pas très loin de Thorame. Alors quand je vais la voir, je passe chez Madeleine…
— Et Laure, elle faisait quoi comme métier ?
— Guide, comme moi.
Le premier rayon de soleil vint éclairer cette blessure d’une lumière subtile.
— Ça y est ! chuchota Vincent. Il vient nous sauver des ténèbres…
Servane resta bouche bée devant ce ballet grandiose. Les sommets jaillissaient de l’ombre un à un, comme par magie. Le ciel étant limpide, la vue s’étendait sur tout le massif et bien au-delà. Une féerie naturelle qui les laissait sans voix. Le soleil se levait rapidement, comme tiré par une main gigantesque, offrant des couleurs qui changeaient de minute en minute. Un panorama qui se modifiait constamment sans qu’il soit nécessaire de tourner la tête.