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La dernière fois que Vincent avait assisté à cette mise en scène somptueuse avec une femme, c’était avec Laure.

Ce matin, Servane était près de lui et il aurait pu être heureux.

En tournant la tête, il vit qu’elle était émue aux larmes, passa son bras autour de ses épaules pour la serrer encore plus.

— J’ai vraiment de la chance de t’avoir rencontré, murmura-t-elle.

C’était la première fois qu’elle le tutoyait et il aurait pu être heureux.

Mais leurs sentiments étaient juste un peu différents. Cette petite différence qui ferait que leurs corps resteraient étrangers l’un à l’autre. Qu’ils ne se rencontreraient jamais vraiment. Alors que leurs esprits étaient en parfaite harmonie.

Alors qu’il aurait pu être heureux…

Le soleil continua à escalader l’horizon, Vincent laissa son regard se perdre dans l’infini en songeant que la vie ne cesserait jamais d’être cruelle. Qu’elle le blesserait jusqu’à sa mort.

* * *

La voiture de Servane s’éloigna sur la piste alors que Vincent rangeait le matériel dans la remise. À peine 10 heures du matin, il avait la journée devant lui. Il n’avait guère dormi, n’avait pourtant pas sommeil.

Subitement désœuvré, il s’assit sur le perron où Galilée ne tarda pas à le rejoindre.

— Tu vois, mon vieux, ton maître est encore triste…

Le chien leva vers lui un œil désolé. À croire qu’il comprenait le langage des humains.

— Mais je vais pas me laisser abattre !

Un véhicule approchait, Vincent espéra un instant que c’était Servane qui revenait. Pour lui dire… Finalement, je suis retombée amoureuse, Vincent…

Mais ce fut l’utilitaire jaune du facteur qui déboula à toute vitesse. Beaucoup moins romantique.

Le berger se précipita en aboyant ; le postier déposa son lot d’enveloppes et s’en alla aussitôt, en retard dans sa tournée. Vincent jeta un œil à son courrier : une lettre d’un de ses amis, guide en Vanoise, et une enveloppe anonyme où son nom était tapé à la machine.

Postée à Thorame.

Il l’ouvrit à la va-vite, y trouva trois pages photocopiées. Cette fois, il s’agissait d’une décision du maire de Colmars ordonnant le paiement d’une somme relativement importante, quatorze mille euros, pour des prestations d’études géologiques.

En découvrant le bénéficiaire de ces paiements, il resta le souffle coupé.

* * *

Hervé Lavessières entra dans le bureau de son frère qui était au téléphone. Pour patienter, il se mit à la fenêtre et alluma une cigarette. André parlait fort, comme toujours, son cadet l’écoutait en souriant. Visiblement, le ton montait.

Le maire raccrocha enfin et laissa instantanément exploser sa colère.

— Putain, il m’a cassé les couilles, celui-là !

— C’était qui ? s’enquit Hervé.

— Ce con de Belge qui a acheté le grand chalet à l’entrée du col des Champs… Il me harcèle depuis des jours pour que je refasse la route en bas de chez lui ! Paraît qu’il y a un nid-de-poule et que ça abîme sa bagnole de luxe !

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— Qu’on allait lui boucher son trou !

Les deux frères se mirent à rire en chœur et Hervé s’assit en face du bureau après avoir balancé son mégot par la fenêtre.

— Tu voulais me parler ? demanda-t-il.

— J’ai appris que Lapaz s’intéresse à la vente des terrains, expliqua André.

Hervé ne put cacher son inquiétude. Une ride sur son front, les lèvres qui se pincent.

— Qu’est-ce que tu sais, exactement ?

— Seulement qu’il a été voir le notaire et qu’ils ont déterré ce dossier… C’est Bello qui m’a prévenu.

— Bello ? Mais il est au courant pour…

— Non… Il sait seulement que cette transaction doit garder un caractère confidentiel. Et comme je lui ai rendu service, il m’a appelé.

Hervé aligna quelques pas dans le vaste bureau. Visiblement, cette nouvelle le mettait hors de lui.

— Faudrait se débarrasser de ce chien !

— Doucement, Hervé… Doucement… Pour le moment, il patauge.

— C’est Pierre Cristiani qui a dû trop parler ! supposa Hervé.

— Certainement, acquiesça André. Il n’est pas mort assez vite…

— C’était pourtant plus rapide que prévu ! Mais il a peut-être eu le temps de lui révéler la vérité avant de crever.

— Cristiani ne savait pas tout, rappela posément le maire. Il lui manquait même l’information principale ! Je ne crois pas que Lapaz pourra apprendre la vérité. Mais faut quand même qu’on le surveille. J’ai demandé à Portal de garder un œil sur lui.

— Portal ? Il est tellement con qu’il va se faire repérer en moins de deux !

— Il n’est pas doué pour grand-chose, je te l’accorde. Mais je crois qu’il peut faire ça. Et puis, en qui d’autre avoir confiance ?

— Qu’est-ce qu’on va faire si Lapaz va plus loin ?

— On avisera.

— S’il faut s’occuper de lui, tu pourras compter sur moi ! asséna Hervé.

— En attendant, reste calme…

Hervé alluma une autre clope. Son frère se dépêcha d’aller rouvrir la fenêtre ; comme tous les anciens fumeurs, il était devenu subitement allergique à l’odeur du tabac.

— Comment va Ludo ? demanda-t-il.

Ludovic, le fils aîné d’Hervé. Presque le même âge que Sébastien, à peine un peu plus jeune. Les deux cousins étaient longtemps restés inséparables. Jusqu’à ce que Ludovic parte sur Menton pour y travailler.

— Très bien… Et Séb ?

— Les gendarmes me l’ont ramené ivre mort avant-hier ! bougonna André. Je lui ai passé un sacré savon et je lui ai dit que s’il recommençait, je vendais sa caisse ! Quel petit con…

— C’est de son âge, fit Hervé en haussant les épaules.

— En parlant de gendarmes, tu connais la petite jeune qui est arrivée à la caserne ?

— Je l’ai aperçue deux ou trois fois…

— C’est elle qui m’a ramené mon gamin, ajouta André. Elle a pas l’air commode… Je crois que Lapaz a mis le grappin dessus.

— Je les ai déjà vus ensemble, confirma Hervé.

— Faudra la surveiller, elle aussi. J’ai l’impression que ce salopard de guide a des doutes sur la mort de Cristiani… Et comme c’est cette fille qui a trouvé le corps, elle est peut-être dans la confidence.

— À mon avis, elle est simplement dans son pieu ! ricana Hervé.

— L’un n’empêche pas l’autre, au contraire… On va bouffer ? J’ai une faim de loup !

* * *

Vincent se servit un verre d’eau fraîche avant de s’effondrer sur le canapé. Depuis qu’il avait ouvert cette lettre, son cerveau tournait à cent à l’heure.

Visiblement, quelqu’un dans la vallée voulait se servir de lui pour faire éclater la vérité.

Mais quelle vérité ? Simple affaire de corruption ou plus grave encore ? La mort de Pierre trouverait-elle son explication dans cette énigme ?

Et pourquoi celui qui savait ne faisait-il pas le ménage lui-même ?

Perdu dans ces questions, il chercha du secours. Et naturellement, il appela Servane sur son portable. Messagerie. Il raccrocha immédiatement, composa le numéro de la gendarmerie et demanda à lui parler. Il patienta un moment et la jeune femme décrocha enfin.