— Vincent ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Il faut que je vous parle… Que je te parle… J’ai du nouveau !
— Je suis seule aux archives, tu peux me parler.
— Non, il vaut mieux qu’on se voie… Tu déjeunes où ?
— Je n’ai que peu de temps…
— Je passe te prendre tout de suite.
— Non, à 13 heures ! Mais je n’ai qu’une heure.
— Ça ira… Attends-moi devant la caserne, nous irons dans un petit resto en dehors de Colmars.
Le restaurant était situé à cinq minutes du village, au bord d’un plan d’eau fort agréable en cette saison.
Servane et Vincent s’étaient installés dehors et avaient commandé une grande pizza pour deux.
— Alors ? attaqua la jeune femme. Qu’est-ce qui se passe ?
Vincent lui tendit la photocopie.
— J’ai reçu ça ce matin, dans le même type d’enveloppe que la dernière fois…
Servane parcourut le document des yeux et releva la tête.
— Julien ! murmura-t-elle. Je le savais !
— Doucement ! Tout cela ne prouve rien du tout…
— Rien du tout ? On nous met sur la voie des terrains et qui on trouve derrière ? Julien Mansoni ! On t’envoie la preuve d’un paiement effectué par la mairie. Et à qui ont été versées ces sommes ? Julien Mansoni ! Évidemment, ça ne prouve rien… Mais avoue que c’est particulièrement troublant !
— Ça l’est, en effet.
— Si on part sur mon hypothèse, Julien a reçu à plusieurs reprises des sommes de la mairie de Colmars… Ça sent la corruption à plein nez !
— Julien corrompu ? répondit Vincent. J’arrive même pas à l’imaginer… Et en échange de quoi ?
— Ça, c’est la question qu’il nous faut élucider… Tu avais déjà entendu parler de ces études géologiques ?
— Non, jamais… Elles concernent un site où la mairie se débarrasse des boues de la station d’épuration.
Le patron arriva avec la pizza, ils interrompirent leur conversation un instant. Il s’éloigna enfin et Servane étudia à nouveau le document.
— Tout cela est plus que louche, continua-t-elle. Fait-on des études de sol pour ce genre de choses ?
— Je ne suis pas spécialiste, mais je pense que c’est logique… Après tout, Julien a des connaissances en la matière et il se peut que le maire ait vraiment fait appel à lui… Mais ça m’étonne. En général, il préfère éviter tout contact avec les hommes du Parc.
— J’ai une hypothèse ! lança la jeune femme en attaquant sa pizza.
— Je t’écoute, sourit Vincent.
— Voilà : Julien rédige un rapport de complaisance sur ce site… Il arrange le maire en affirmant que l’endroit est parfait pour déposer ces déchets alors que ce n’est pas le cas… Et c’est en échange de sa bienveillance que la mairie lui verse une coquette somme d’argent.
— Oui, mais les terrains ? répliqua le guide. Quel rapport entre les deux histoires ?
— Eh bien, le maire rachète les terrains hors de prix pour remercier une nouvelle fois Julien de lui avoir fait ces études tronquées !
— Sauf que ça s’est passé dans l’ordre inverse, rappela le guide. D’abord les terrains et un an et demi après, les expertises…
— Oui, t’as raison… Mais ce qui est sûr, c’est que Julien Mansoni est complice des magouilles du maire.
— J’ai vraiment du mal à le croire, avoua Vincent.
— Pourtant, cette décision est la preuve que Julien a bien touché du fric de Lavessières ! Ça, tu ne peux pas le nier…
— Il faut rester prudent. Je ne sais même pas qui m’envoie ces messages codés ! C’est peut-être un faux document !
— Eh bien il faut que l’on vérifie tout ça…
— Ça va pas être du gâteau ! répondit le guide. Je me vois mal en train d’aller fouiner dans les affaires de la mairie… Cette ordure de Lavessières va m’attendre avec la grosse artillerie !
— Nous allons trouver ! affirma Servane. Elle est vachement bonne cette pizza !
Il la regardait manger mais n’avait pas touché à son assiette. Il avait oublié que tomber amoureux est le plus efficace des coupe-faim…
— Au fait, qu’est-ce que tu foutais aux archives ?
— Vertoli m’y a collée pendant une semaine… Il faut que je remette de l’ordre dans tout ce merdier… Heureusement que je ne suis pas allergique à la poussière !
— C’est une sanction ou quoi ?
— C’en est une. J’ai discuté ses ordres devant les autres…
— Oh ! Mademoiselle Breitenbach est une forte tête !
— On a chopé le fils Lavessières ivre mort au volant de son petit bolide, il y a deux jours… Il a même refusé de s’arrêter… Mais Vertoli l’a renvoyé chez papa et j’ai protesté… Il l’a très mal pris !
— J’imagine ! Tu t’attendais à quoi ?! Tu croyais que Vertoli allait garder le petit Sébastien en cellule ?
— Oui, je le croyais, avoua-t-elle.
— Tu es naïve, parfois ! laissa échapper le guide. Personne ne contrarie Lavessières dans cette vallée ! C’est lui le maître des lieux…
— Bon, quoi qu’il en soit, faut qu’on trouve pourquoi Julien a reçu tout ce blé… Il faut qu’on bâtisse un plan d’action !
Elle était si jolie quand elle prenait cet air décidé. Elle semblait capable d’abattre les montagnes. Ou simplement de les apprivoiser.
— En tout cas, tant qu’on n’en sait pas plus, pas un mot à Vertoli, ordonna Vincent.
— Évidemment ! S’il apprend que je mène une enquête parallèle, il me passe au peloton d’exécution !
— Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant ?
— Il faut vérifier si Julien a vraiment fait ces expertises ou si c’est un paiement bidon. Et puis il faudrait savoir s’il a touché le fric des terrains… Savoir si son train de vie a changé depuis cette vente. Une telle somme, ça ne doit pas passer inaperçu.
— Je peux peut-être aller lui parler, suggéra Vincent.
— Et qu’est-ce que tu vas bien pouvoir lui dire ? Tu risques d’attirer son attention…
— J’ai ma petite idée ! répliqua Vincent avec un énigmatique sourire.
— Très bien, je te laisse faire.
Elle consulta sa montre.
— Merde, faut que j’y retourne !
— Tu n’as pas le temps de prendre un café ?
— Non ! Il faut que tu me ramènes tout de suite ! Vertoli me surveille comme le lait sur le feu ! Déjà qu’il m’a autorisée à commencer en retard ce matin…
Vincent régla la note puis ils se hâtèrent de rejoindre le pick-up.
— Allez, dépêche-toi ! implora Servane.
Il accéléra encore et ils arrivèrent à la gendarmerie à 14 h 10. Servane embrassa Vincent sur la joue avant de bondir hors de la voiture.
— On se tient au courant ! dit-elle. Et encore merci pour le déjeuner !
— À bientôt…
Vincent repartit en direction d’Allos ; mais il ne rentrait pas chez lui : il se rendait au bureau du Parc. À cette heure, il n’avait que peu d’espoir d’y trouver Julien mais voulait néanmoins tenter sa chance.
Pendant le trajet, il essaya de faire le point de la situation : en fait, il nageait plus que jamais dans l’incertitude. Ce mystérieux informateur le mettait-il vraiment sur la piste du meurtrier de Pierre ? Un meurtrier qui aurait le visage de Julien ? Impossible. Certes, ils n’avaient jamais été amis, tous les deux. Mais Vincent l’avait toujours profondément respecté pour son professionnalisme et son engagement. Un combat difficile qu’il menait avec un courage exemplaire. Comment croire un instant qu’il avait pu tuer Pierre ?